«Si vous voulez vivre cent ans, mangez des légumes souvent, sans vous lasser de pommes de terre…»
D’emblée, le panneau surplombant le magasin de la famille Emond, à Chassepierre, ne laisse aucune équivoque : ici, on vit et on respire « pommes de terre » et, toute discussion avec le patriarche, Pierre Emond, ne peut que confirmer cet état de fait : le tubercule fait partie de l’histoire familiale depuis plusieurs générations.

Ce n’est pas à Florenville, ville de Gaume, frontalière de l’Ardenne et de la France, que l’on imagine, à première vue, découvrir des spécialistes de la pomme de terre. Et pourtant, après la Seconde Guerre mondiale, la plante y était légion : « Elle était au cœur de nombreuses petites exploitations. Sa culture était manuelle et exigeait de la main-d’œuvre que l’on trouvait plus facilement dans notre région. Une fois que la mécanisation est apparue, la pomme de terre s’est déplacée vers le centre du pays », explique Pierre Emond.
Du bétail au commerce
À l’origine active en polyculture et élevage, la ferme Emond s’est réellement spécialisée en pomme de terre dans les années 70. « L’exploitation existe depuis 1938. Mon père y élevait des vaches de la race Blanc-Bleu mixte, mais aussi Campinoise (Pie-rouge de Campine) et Limousine. Nous étions d’ailleurs parmi les premiers à amener cette dernière race en Belgique. »
Après la guerre, l’exploitation développe peu à peu un commerce au détail. « Nous vendions des aliments, des engrais… Nous montions sur Liège avec des pommes de terre et redescendions avec du charbon que nous pouvions ainsi proposer à la vente. De fil en aiguille, cette spéculation a pris plus de place. Le bétail a disparu et un magasin a été aménagé dans les anciennes écuries. Néanmoins, possédant la double casquette de commerçant et agriculteur, il nous était souvent difficile de prétendre aux subsides attribués à chaque secteur. C’est ainsi qu’a vu le jour notre sprl agricole en 1973 par laquelle nous nous sommes notamment spécialisés en pommes de terre. »

Aujourd’hui, Anne et Pierre Emond et leurs quatre enfants, Pascal, Patrick, Didier et Fabienne, se consacrent à la production et à la vente de pommes de terre de consommation et de plants du même tubercule. Leur magasin a également pris de l’ampleur et propose une belle diversité de produits en gros ou au détail avec, évidemment, des pommes de terre, mais aussi des fruits et légumes locaux et de saison, des produits du terroir, des aliments pour animaux, des éléments dédiés au jardin et au potager, des aliments pour animaux, de la paille, du foin, du fourrage, de la litière ou encore du pellet et du bois d’allumage et de chauffage.
Le plant dans l’adn familial
Le plant de pomme de terre est au centre de leurs activités. Victor Emond, père de Pierre, a d’ailleurs fondé le Groupement wallon des producteurs de plants de pommes de terre en 1975 et son fils en a été le président pendant plus de 25 ans. « Je siège pour la dernière année au conseil d’administration, ensuite l’un de mes enfants prendra sans doute ma suite », explique M Emond.
Historiquement, il y avait un avantage à produire du plant dans le sud du pays. « Avant, on ne pouvait produire du plant qu’au-dessus de 300 m ou au bord de la mer. Ces caractéristiques limitaient l’impact des pucerons ainsi que les viroses. Chez nous, l’hiver durait deux à quatre mois et, le temps que les pucerons apparaissent, il était presque temps de défaner. Ce n’est plus vraiment le cas maintenant. »
On note cependant encore une différence au niveau des dormances, qui sont souvent meilleures et plus longues que dans l’intérieur du pays, mais c’est une caractéristique sur laquelle on joue plus via la sélection variétale que par la provenance du plant. « Dans les années 70, la production de plants se limitait à 100 ha dans la région concernée. Ensuite, ces avantages se sont atténués, des dérogations ont été accordées et les insecticides ont contribué à ce que la production s’étende à l’ensemble du pays ».
La famille produit une série de plants sur ses propres terres, mais joue également le rôle d’intermédiaire pour répondre aux demandes et fournir les variétés souhaitées par ses clients. « Nous cultivons une dizaine de variétés de plants avec, notamment de la Charlotte, Nicola, Alegria, Agria, Rosabelle, Gala, Swing, Corne de Gatte, Plate de Florenville, Bintje… mais aussi la Floribel, une nouvelle variété multiusage qui résiste assez bien au mildiou, à la chaleur et la sécheresse que nous espérons pouvoir développer davantage. »

Seuls les plants d’Alegria sont utilisés à des fins industrielles grâce à un partenariat avec Binst, les autres types de plants étant destinés à la culture de consommation. « Pour ce dernier secteur, nous emblavons en Nicola, Plate, Bintje, Charlotte et Floribel. Tout cela sur une quarantaine d’hectares. Il nous est arrivé d’emblaver jusqu’à 80 ha mais, à l’heure actuelle, nous gagnons mieux notre vie avec 40 ha que sur le double ».
Les plants occupent la famille toute l’année. À la récolte, ils passent sur un calibreur à chaînes afin d’éliminer les calibres de plus de 55mm. Ce surcalibre part en friture. Les plants sont stockés en frigo.
« Notre capacité est très raisonnable et limitée à 2.000 t. En cette période, nos plants, ainsi que ceux d’autres clients sur demande, sont à nouveau triés en deux calibres : 25-45 mm et 45-55 mm. Afin d’affiner au maximum ce tri, nous avons récemment investi dans une table de triage électronique. Avec celle-ci, on atteint un débit de 10 t/h. Cela nous a permis de réduire le personnel et de doubler la vitesse d’emballage ». Les plants sont stockés en caisses, big-bags, voire en plus petits contenants (500 g, 2,5 kg, 5 kg, 10 kg et 25 kg) pour les jardineries, comme les pommes de terre de consommation.

Un équilibre à retrouver
Intarissable sur l’histoire de la pomme de terre, Pierre Emond peut se permettre des parallèles : « La crise actuelle dans le secteur me fait un peu penser à ce qu’on a vécu en 1977, même si les causes ne sont pas tout à fait similaires. Jusqu’en 1976, nous alimentions régulièrement l’intérieur du pays en tubercules. Mais cette année-là, l’Europe occidentale, dont la Belgique, a connu une sécheresse exceptionnelle. Le prix des pommes de terre est passé de 3,50 francs à 40 francs. Les consommateurs n’étaient plus en mesure de faire des provisions vu les prix pratiqués. On a importé d’autres pommes de terre et accepté de vendre la grenaille, l’État a même bloqué les prix à un certain seuil. Mais les consommateurs ont appris à cuire des pâtes et du riz et l’utilisation de la pomme de terre a fortement chuté ».
Ensuite, un manque de plants a été annoncé pour l’année 1977 et tout le monde a commencé à replanter ses petites pommes de terre. « Nous nous sommes finalement retrouvés avec une surproduction invendable et des prix médiocres… »
Aujourd’hui, le secteur se trouve dans une situation de surproduction qui, pour Pierre, était prévisible. « Un pays comme la Belgique ne peut pas prétendre être le plus grand producteur de frites surgelées vu les coûts de transport et autres… Il était un fait certain qu’à un moment ou un autre, d’autres pays allaient se manifester. À cela, s’ajoute évidemment l’influence de Donald Trump. »
« Nous avons atteint 100.000 ha de pommes de terre. Pour être sereins, nous ne devrions pas dépasser 78.000 ha », estime-t-il. Et d’ajouter : « Les pays européens devraient tous diminuer d’au moins 15 % leurs surfaces, mais cela sera compliqué car notre secteur a tendance à être très individualiste. En outre, cela ne pourra pas se faire en un an. En effet, les producteurs ont déjà prévu les plants et ils vont les mettre en terre. Il y en a trop et je crois qu’on devra en jeter. De même, beaucoup de jeunes se sont engagés dans des investissements et ils ne peuvent pas réduire leur production de moitié du jour au lendemain ».

Le producteur pense qu’il faudra, sauf miracle ou accident climatique, au moins deux ans pour régulariser la situation. « Mais on ne pourra pas revenir à une surface cultivée de 100.000 ha, car les industries ne récupéreront pas les marchés partis vers l’Asie… Il faudra essayer de retrouver des prix normaux en termes de rentabilité, pas dans l’excès, avec également des coûts de location davantage en relation avec l’outil de production de nourriture qu’est la terre et non de la spéculation. »
Une année unique
Pour Pierre Emond, il est clair que nous sommes dans une année unique. De toute sa carrière, il n’a jamais connu une surabondance de production dans tous les domaines et tous les pays comme c’est le cas actuellement. « Le matériel est cher et évolue si vite qu’on a à peine investi que quelque chose de plus performant est disponible. Et je n’oserais conseiller les jeunes quant aux productions vers lesquelles se tourner. Je pense que l’on aurait dû prendre les devants face à ce surplus en suspendant, par exemple, les accises afin de transformer les excédents en bioéthanol et de pouvoir les conserver. »
Fort de son expérience, il pense encore que certaines manières de travailler sont à revoir. « En pomme de terre, par exemple, les industries font leurs contrats avec les chaînes de distribution en juin alors que l’on ne connaît pas encore les résultats de la production et les contrats avec les fermiers sont passés en février. On se base chaque fois sur des chiffres théoriques et sur les mathématiques alors que l’agriculture est fortement soumise à la variable climatique dont on ne tient quasi plus compte. Tout le risque repose sur le dos du producteur. On doit absolument pouvoir se réserver une marge suffisante, surtout quand une culture coûte cher et est exposée à de nombreux risques. »
Et de conclure : « Je pense que la situation finira par se stabiliser, mais la période va être difficile. Encore plus pour ceux qui sont au début de leur reprise et de leurs investissements ».





