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Pour Belgapom, l’heure est à la réorientation

La position de la Belgique sur le marché international de la frite surgelée est menacée, dans un contexte de surproduction, d’apparition de nouveaux concurrents, notamment en Asie, et de tensions géopolitiques et commerciales. Face à cette situation, la filière s’interroge, mais devra probablement se réorienter si elle veut conserver sa place.

Temps de lecture : 8 min

À l’occasion de l’assemblée générale de la Fiwap, qui s’est tenue le 9 mars à Houtain-le-Val, Christophe Vermeulen s’est présenté devant un parterre de patatiers particulièrement inquiets. Face à l’effondrement des prix sur le marché libre, la surabondance de l’offre et la révision à la baisse des contrats, le Ceo de Belgapom a partagé son opinion quant à la situation actuelle et future dans la filière.

Pour rappel, Belgapom est la Fédération belge de la transformation et du négoce de la pomme de terre. Elle compte 82 membres, dont des transformateurs, négociants, éplucheurs, emballeurs… Elle regroupe donc bon nombre d’interlocuteurs interagissant tout au long de la saison avec les producteurs de pommes de terre. Le travail conjoint des membres de la fédération et des agriculteurs permet d’ailleurs à la Belgique de s’adjuger le titre de leader incontesté de l’export de produits transformés (de frites surgelées, principalement).

Un leader qui s’étend hors de ses frontières

« L’industrie belge de transformation, principalement implantée dans le Hainaut et en Flandre occidentale, était historiquement composée d’entreprises familiales. Par le jeu des rachats, le Canada et les États-Unis ont mis un pied en Belgique également », retrace M Vermeulen. C’est ainsi que McCain et Simplot sont présents sur le marché belge, ce dernier grâce au rachat de la société Clarebout. « Sans conteste il s’agit de l’événement le plus marquant dans la filière, l’an dernier », commente-t-il.

Les entreprises belges lorgnent, elles aussi, vers l’étranger. Ainsi, Agristo, Clarebout (Simplot) et Ecofrost se sont installées en France. La société Agristo s’est même implantée plus loin, en Inde et aux États-Unis.

En quelques chiffres, l’industrie belge de la pomme de terre représentait, en 2024, 6.708,8 équivalents temps plein, contre 6.274,4 un an auparavant. La quantité de pommes de terre transformées s’élevait à 5,88 millions de tonnes (mt), soit une légère baisse par rapport à 2023 (6,23 mt). «  A contrario, les investissements ont grimpé de 617 à 792 millions d’euros en un an », nuance Christophe Vermeulen.

Retenons encore que 2,8 mt de frites surgelées ont été produites, de même que 80.000 t de chips. Les ventes de produits transformés représentaient une valeur de plus de 280 millions d’euros sur le marché intérieur. La valeur des exportations dépasse, quant à elle, 3,858 milliards d’euros.

« La valeur d’achat des pommes de terre utilisées par l’industrie s’élevait à 1,5 milliard d’euros en 2024. Par rapport à 2023, ce coût a progressé de 10 % après avoir déjà bondi de 37 % entre 2022 et 2023. » L’industrie a, quant à elle, réalisé un chiffre d’affaires de 4,19 milliards d’euros, en légère baisse par rapport à l’année précédente.

Une année de chamboulement, dans les champs et en politique

Derrière ces chiffres, se cachent toutefois de nombreux chamboulements. La saison de plantation 2024 a été particulièrement difficile, en raison d’une faible disponibilité en plants de qualité et aux recours à un nombre multiple de variétés. « Certaines ont été plantées puis transformées en frites, mais n’auraient pas dû l’être. Cela s’est traduit par une perte de qualité du produit fini et une insatisfaction des clients », déplore le Ceo de Belgapom. Les coûts de production ont également été revus à la hausse, en raison notamment de l’indexation automatique des salaires.

Déjà complexe, l’année 2024 a été suivie par une recrudescence des tensions géopolitique et par l’accession de Donald Trump à la présidence des États-Unis, en janvier 2025. Dès l’entame de son second mandat, ce dernier a imposé de nouvelles barrières commerciales. Et ce, alors que les États-Unis constituent notre premier marché, après l’Union européenne elle-même. Par ailleurs, les transformateurs belges ont commencé à subir une concurrence croissante de la part de la Chine, de l’Inde et de l’Égypte. Cela s’est traduit par un recul des ventes et une réduction des contrats d’achat de pommes de terre aux producteurs.

« Je pense que nous n’avons pas perdu notre place  mais nous devrons certainement agir différemment  à l’avenir », livre Christophe Vermeulen, lorsqu’il  se penche sur la filière « pommes de terre » belge.
« Je pense que nous n’avons pas perdu notre place mais nous devrons certainement agir différemment à l’avenir », livre Christophe Vermeulen, lorsqu’il se penche sur la filière « pommes de terre » belge. - J.V.

« Les usines ont réorganisé leur activité, ce qui ne s’est pas toujours fait sans heurt », admet-il. Ce qui a notamment conduit le Service public fédéral Économie à se pencher sur la filière belge de la pomme de terre. Avec une enquête de l’Inspection économique à la clé ! « Celle-ci se concentre sur deux points. Le premier concerne les délais de paiement, un sujet sensible dans l’industrie agroalimentaire. L’abus de dépendance économique constitue le second point étudié. » Toutefois, la législation en la matière est nouvelle, avec peu ou pas de jurisprudence. « Il est donc difficile de prédire l’issue de l’enquête. »

Économiquement, ces différents événements ont entraîné la chute du marché libre en février 2025. « Rappelons que l’on part toujours du principe que les contrats couvrent le marché. »

De sérieux concurrents internationaux

L’an dernier, les surfaces dédiées aux pommes de terre se sont accrues, menant la récolte à 4,96 mt, soit à peine moins que le record de 2017, s’élevant à plus de 5 mt. « Ces résultats se conjuguent avec une excellente qualité, ce qui est essentiel pour l’industrie. Cependant, de nombreux lots présentent des blessures et autres coups… », constate Christophe Vermeulen. Certains acheteurs ont donc revu leurs sources d’approvisionnement.

En parallèle, la cotation Belgapom s’établit à un niveau très bas depuis plusieurs mois, à 15 €/t et même 10 €/t depuis le 6 mars. Soit un des prix les plus bas jamais vus !

Le commerce est également affaibli. Ainsi, les chiffres montrés par le Ceo font état d’un recul de 6,2 % des exportations de produits à base de pommes de terre surgelés, depuis la Belgique, entre 2024 et 2025. Les Pays-Bas et l’Allemagne ont enregistré une baisse, évaluée respectivement à 3,6 % et 2,9 %. En France, les exportations ont bondi de 35,4 % ; une situation qui s’explique par la mise en service de nouvelles usines de transformation (notamment à Dunkerque, sous l’égide de Clarebout/Simplot).

Plus remarquable encore est la croissance fulgurante des exportations observée en Chine (+103,9 %), en Inde (+43,9 %), en Égypte (+38 %) et en Afrique du Sud (+40,3 %). « Pour l’instant, ces pays exportent surtout vers des marchés qui leur sont proches, mais qui sont également de régions intéressantes pour nos transformateurs », enchaîne M. Vermeulen.

À cette situation, s’ajoutent les barrières commerciales mises en place par les États-Unis. En raison de contrats déjà conclus, les exportations de produits surgelés vers le pays de l’oncle Sam ont été, jusqu’en octobre dernier, peu impactées par les droits d’importation imposés par Donald Trump. Ce n’est qu’après que les expéditions ont commencé à diminuer, alors que les États-Unis ne constituent pas un petit marché pour l’Europe…

Quel avenir pour la filière ?

Au moment de se tourner vers l’avenir, Christophe Vermeulen affirme ne pas être en mesure d’estimer si les prix remonteront, cette saison encore, sur le marché libre. Selon lui, l’industrie n’a actuellement pas besoin d’acheter des pommes de terre supplémentaires hors contrat. En outre, le conflit en Iran pèse sur les prix de l’énergie, ce qui ne sera pas sans conséquence pour les transformateurs.

Une autre question est de savoir comment s’adapter à la nouvelle situation géopolitique et économique que nous traversons. À cet égard, le Ceo de Belgapom se montre plus positif. « La demande mondiale en produits de pomme de terre augmente de 5 à 7 % par an, bien que cette tendance soit moins marquée dans l’Union européenne. L’Afrique, l’Asie, le Moyen-Orient et l’Amérique latine restent des marchés en croissance, où la classe moyenne, en progression, privilégie les produits à base de pommes de terre, notamment via la restauration rapide. »

Il estime à ce titre qu’une politique commerciale européenne intelligente peut contribuer au développement de la filière. « L’accord avec les pays du Mercosur est important pour la pomme de terre belge, en donnant accès à un marché de 300 millions de consommateurs », ajoute-t-il, tout en ayant des réserves quant à l’égalité entre agriculteurs européens et sud-américains.

Au cours de la dernière décennie, la filière « pommes de terre » a évolué dans un environnement rythmé par la réussite. L’export et les économies d’échelle ont permis à la Belgique de se créer un avantage concurrentiel. « Toutefois, nous sommes désormais confrontés à de nouveaux défis », constate M. Vermeulen. Et de les citer : « Aux changements climatiques s’ajoutent de nouvelles normes de durabilité et une réglementation environnementale de plus en plus lourde. L’industrie de transformation fait face à une hausse des coûts des matières premières, de l’énergie et de la main-d’œuvre ». En outre, le marché mondial est en constante évolution.

« Beaucoup diront que nous sommes en train de saper notre propre position concurrentielle internationale. Je pense que nous n’avons pas perdu notre place mais nous devrons certainement agir différemment à l’avenir. Avec des variations d’une usine à l’autre, même si des changements surviendront probablement à l’échelle du secteur. »

Se réorienter

Dans ce contexte, la réorientation semble être le mot-clé pour l’avenir. Le secteur belge de la pomme de terre, riche en savoir-faire, a déjà fait preuve de résilience et de flexibilité. Christophe Vermeulen ne se montre donc pas inquiet. Et d’éclairer : « Les questions que l’industrie doit se poser sont les suivantes : comment valoriser notre durabilité et comment maîtriser les coûts ? ». Mais elle doit aussi s’interroger sur deux autres points : la discipline à adopter en matière de capacité de transformation et la pertinence de miser systématiquement sur la croissance des volumes.

Vu la situation et les volumes encore disponibles sur le marché actuellement, les prix des contrats proposés aux producteurs reculent de 17 à 20 %. « Malgré cette situation, il faut continuer à miser sur un partenariat entre le producteur de pommes de terre et le transformateur. En effet, toute la filière tourne autour du tubercule, cette matière première indispensable aux autres maillons. » Ce partenariat ne doit toutefois pas faire interagir uniquement les patatiers et l’industrie, mais aussi le monde politique, les acteurs de la sphère environnementale… « Nous devons regarder vers l’avenir et élaborer des solutions ensemble, sans crainte ! », conclut Christophe Vermeulen.

Jérémy Vandegoor

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