Courrier des lecteurs : jardin secret pour pote âgé
Avez-vous un violon d’Ingres, une activité secondaire qui vous apporte du pur plaisir et vous détend ? J’ai l’écriture et le jardinage : mon ordinateur et mon potager. Quelle chance j’ai !

Le jardin est mon meilleur ami. Je vais le retrouver quand trop de nuages encombrent mes pensées, et à chaque fois, hiver comme été, les idées sombres se dissipent à la vue de ce petit carré de terre d’un peu plus de cent mètres carrés ! Un doux dingue et son violon d’Ingres… C’est idiot, mais j’adore tout faire à la main : bêcher, sarcler, tracer des lignes, semer, nettoyer, arroser, chasser les limaces, récolter, et recommencer inlassablement l’année suivante. Souvent, je me suis fait la réflexion qu’un potager est une ferme en miniature, dans sa gestion, pour les plaisirs et les déconvenues qu’il procure…
Cette marotte m’est venue tout petit ! J’ai commencé par un pot de fleurs quand j’avais 4 ans, et la terre a volé sur le carrelage de la cuisine. Pauvre Maman ! On m’a confié dès lors un mètre carré dans le jardin, que j’ai entouré d’une clôture improvisée en cordes de ballot. Puis ce micro-potager s’est agrandi, et j’ai commencé à creuser partout des trous autour de la maison afin d’y planter des petits arbres, pour le plus grand plaisir des poules, lesquelles venaient tout saccager et y installer un nid. J’adorais ça, gratter la terre, l’émietter dans mes mains, y semer de l’avoine ou de l’orge, même en plein été. Mes parents me laissaient faire, car pendant ce temps-là, je ne faisais pas d’autres bêtises issues tout droit de ma désastreuse imagination.
Et puis, j’y vois surtout une ferme miniature. Je m’imagine Lilliputien au milieu de mes micro-parcelles, à observer, à réfléchir. Je me promène parmi des fanes de carottes plus hautes que moi, me balade à l’ombre des haricots à rames, me glisse entre les poireaux et les oignons… Cette mini-ferme, je me dis qu’elle est bien plus diversifiée que les exploitations agricoles d’aujourd’hui, où on ne cultive plus qu’un nombre restreint d’espèces différentes : prairies ; maïs et froment surtout ; pommes de terre en trop grande quantité. Trop souvent des monocultures sur d’immenses surfaces. On est loin de la diversité d’un potager, où cohabitent toutes sortes de végétaux en bon voisinage, sans se faire concurrence, en s’entraidant plutôt…
Notre potager atteint sa pleine maturité en août, quand les dahlias et les iris sont en fleurs. Quand les quelques plants de pommes de terre livrent leurs tubercules et les courges se gonflent de chair végétale ; quand on peut croquer les jeunes carottes, alors que les fraisiers donnent encore et encore leurs fruits délicieux. Bonheur des yeux, plaisirs du palais, apaisement des sens. Le sommet de l’été est très plaisant, mais j’apprécie tout autant mon potager quand il est nu et ne paye pas de mine en hiver ! J’y apporte alors du vieux fumier tout noir, pour l’enfouir sous la bêche.
Bêcher est mon travail préféré. Il demande des efforts, mais ce corps à corps avec la terre me libère de bien des tensions. Je me défoule et m’use le dos avec une jouissance quasi animale, puis j’émiette la terre à l’aide d’une griffe de jardin, comme le ferait une herse rotative dans un champ cultivé. Je suis le tracteur, et mon outil est un prolongement de mon bras.
L’ennui (zut et rezut !), c’est qu’on vieillit et qu’on n’est plus le gaillard d’avant, diraient les marins… Je vais sans doute régresser, et d’ici quelques années, forces disparues, je me contenterai à nouveau d’un pot de fleurs, pour y installer ma mini-mini-ferme, mon jardin secret pour pote âgé…





