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Courrier des lecteurs : l’agriculture en réaction chimique

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Après les manifestations, le nouveau film-documentaire « Rural » d’Edouard Bergeon et maintenant le prix de la pomme de terre à zéro euro… C’est le full packet pour comprendre que le système actuel de l’agriculture a atteint ses limites… et transformation, il y a déjà. Revêtons notre tablier blanc et lunettes de protection car c’est toute une équation qui doit se rééquilibrer. Démonstration d’une transformation chimique du monde agricole.

En chimie, nous avons à gauche de l’équation des molécules qui étaient jusqu’alors en équilibre. Toutefois, sous l’influence d’un environnement changeant et donc au contact d’autres molécules, elles se transforment et on arrive à une nouvelle situation d’équilibre à droite, avec de nouvelles molécules qu’on appelle produits. Ces molécules finales se sont créées car elles se sont stabilisées avec leur nouvel environnement. La nature est ainsi (bien) faite, que je ne peux m’empêcher d’y voir un parallèle avec l’agriculture d’aujourd’hui. Je vous ai peut-être perdu sans tableau noir, mais suivez-moi encore un peu.

Avant la guerre, les fermes maîtrisaient tous les maillons de la chaîne alimentaire, du champ à l’assiette. Les générations suivantes ont cédé quasi la totalité de ce maillage à d’autres acteurs de la chaîne : les marchands, les intermédiaires de la transformation, la distribution. Ce nouveau système a duré au moins deux, voire trois générations. Or depuis une bonne décennie, les agriculteurs sont de plus en plus nombreux à dénoncer le ratio flagrant entre le prix qu’ils reçoivent pour un produit cultivé une année entière et le prix affiché quelques heures plus tard, une fois déposé sur l’étal d’un magasin. Impossible d’ignorer cette réalité plus longtemps, après la démonstration sur la grande place de Bruxelles, la presse titre enfin « le prix de la pomme de terre à zéro euros ».

Outre la pomme de terre, c’est aussi le prix du lait qui s’effondre. Demain, ce sera sans doute la viande et la semaine prochaine, les œufs. Les prix fluctuent en dents de scie et face à cette instabilité, le monde agricole est en pleine ébullition. C’est le moment de revenir à notre équation chimique. Souvenez-vous, à gauche nous avons une molécule composée d’atomes et de liens, qui doit se réinventer car elle ne peut tout simplement plus supporter son environnement. Voyons la molécule comme « l’agriculture » dans son ensemble, composée d’atomes, « les agriculteurs », reliés entre eux par les liens de la politique européenne. Sous pression, les agriculteurs se rebellent tellement fort que certains parviennent à s’échapper du système. Progressivement, à droite, on voit apparaître de nouvelles molécules composées d’agriculteurs liés entre eux par… les consommateurs. Ce sont les nouveaux « produits ». Enfin.

Ce que j’essaie d’expliquer, c’est que c’est quasi inscrit mathématiquement dans la nature que le monde change. Pour la première fois depuis longtemps, on voit ces dernières années que certaines fermes reconstruisent chaque maillon manquant entre leurs étables et les consommateurs, reprenant ainsi la main sur leur travail et leur rémunération. Cette reprise de contrôle est extrêmement compliquée à réaliser car elle demande une réorganisation du travail, des investissements supplémentaires ou au contraire à délaisser, et surtout, un changement de vision du métier. L’ambition aujourd’hui n’est pas de produire plus, mais bien de contrôler plus. Bien souvent, ces virages à 180° se font à l’occasion d’une reprise de ferme ou d’une ultime direction à prendre face au gouffre du surendettement qui précipite les agriculteurs dans la détresse, que les études récentes ont démontré sans nuance possible.

Concrètement, quelles sont ces fermes qui ont trouvé ce nouvel équilibre ? On peut citer quelques exemples, comme la marque reBEL, une coopérative regroupant une vingtaine d’agriculteurs qui cultivent des pommes de terre d’un côté de la route et qui les transforment en chips de l’autre pour le dire simplement. Outre la fierté et l’aspect rassurant du cheminement du produit, c’est aussi un sacré avantage financier que de se défaire des influences des marchés mondiaux. Idem avec le lait, avec par exemple la coopérative Le lait de la baraque qu’on ne présente plus en province du Luxembourg et dont l’histoire est quasi identique : des producteurs qui se rassemblent suite à une crise et qui veulent reprendre la maîtrise de leur rémunération ainsi que la traçabilité de leur produit tout au long de la chaîne de production, la transformation et la commercialisation.

Le système des coopératives n’est pas nécessairement obligatoire, on peut aussi travailler à sa propre échelle en organisant des ventes à la ferme. De plus en plus d’agriculteurs ouvrent des magasins à la ferme, sous forme d’épicerie ou de distributeurs automatiques. Qu’ils soient maraîchers, producteurs de pommes de terre ou de fraises… On voit également de plus en plus de fermes qui s’annexent d’un atelier pour transformer leur produit, le lait en fromages et glaces, les carcasses en morceaux de viande. Le consommateur a ainsi une vue sur la traçabilité et la garantie d’un élevage d’exception avec des longues mises à l’herbe des animaux. Ces magasins permettent également au consommateur de se sentir à nouveau invité à la ferme.

L’agriculture reprend son indépendance et décide de se nourrir et de nourrir toute sa communauté qui gravite autour d’elle. L’ancien modèle a encore de longues années devant lui mais il est de plus en plus instable. Des fêlures apparaissent. C’est l’occasion de changer, de réagir et d’avancer vers des produits aux racines locales. Encore faut-il oser changer de cap.

Cap ou pas cap ?

Foncez.

Valérie Neysen

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