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Courrier des lecteurs : «Profiter» de la vie

Cette expression revient souvent dans la bouche des paysans retraités et des aînés. Marrant ! Ils veulent tous « profiter de la vie » durant les dernières années qu’il leur reste à passer sur Terre. Disons qu’il est un peu tard pour y songer… La plupart d’entre eux prétendent qu’ils n’ont pas assez « profité », et qu’ils doivent se rattraper.

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« Profiter » ? Mais encore ? Il s’agit là d’un des mots les plus employés de la langue française, et qui revêt selon les contextes diverses significations. Un veau dont on dit qu’il « profite » bien, est un animal en bonne santé qui grandit à toute vitesse et se dote de belles formes. De même, une céréale qui « profite » est luxuriante et pousse à vue d’œil.

On dit aussi qu’on a « profité » de la venue du fiston pour qu’il vous aide à attacher la faucheuse ou une autre machine, qu’on a « profité » du passage d’un ami pour lui rendre un outil emprunté, ou pour lui demander un service. On dira aussi d’Untel qu’il a bien « profité » de ses parents et de la crédulité de ses sœurs pour monter sa ferme, et de Tel autre qu’il a « profité » de toutes les situations pour user et abuser des gens. Pas très reluisant, ce profit-là…

« Tirer profit » et « mettre à profit » veut dire « tirer parti », tirer un avantage, bénéficier, se servir de, exploiter. « Profiter » dégage autant de connotations positives que négatives ! Mais encore… Quelle serait la signification profonde de « profiter de la vie » ? Vous me direz : « jouir de, déguster, savourer », réaliser ses rêves, voyager, se reposer, se libérer, assouvir une passion qu’on a dû réfréner durant sa carrière… Chacun développe sa propre conception du challenge qui se présente soudain à lui quand il termine sa vie active.

Mais durant sa carrière professionnelle, un agriculteur profite-t-il de la vie ? En tout cas, il la croque à pleines dents ! Un fermier lambda fait toujours plus que son âge, mais mettez-le deux jours au repos, il paraîtra dix ans de moins. Son sport favori n’est autre que de sauter d’un tracteur à l’autre. Il fait au minimum deux choses à la fois, si ce n’est trois ! Au dîner, il scrolle sur son smartphone ; aux toilettes, il lit la presse agricole.

Le seul moment où il peut se concentrer sur un seul sujet précis, c’est tard dans la soirée, au lit, quand il (…), pour autant que sa compagne (s’il en a une) soit dans de bonnes dispositions et qu’il ne s’endorme recru de fatigue sur ledit sujet, au beau milieu des grandes manœuvres. En période des semailles et des récoltes, il travaille 8 jours sur 7, 23 heures sur 24 (+ 1 heure à consacrer à dormir et à son sujet en option). Il roule de préférence la nuit ou le dimanche, car il sait que ces jours-là, le trafic routier sera moins important, et qu’il pourra circuler tranquillement sur les routes.

Il part rarement en vacances, car sachez-le, il se sent toute l’année en congé, puisqu’il organise son temps comme il le désire, enfin disons plutôt comme il peut… Il profite, profite, profite du beau temps, des réductions d’avant saison, de la hausse des prix du bétail pour vendre, de la baisse des prix des engrais pour en acheter. Il profite des moindres opportunités pour augmenter sa surface agricole ; il profite des aides directes, couplées ou découplées, des Maec, des aides à l’investissement…

Et on dira que les fermiers ne savent pas profiter de la vie ! N’importe quoi ! Il n’y a pas pire profiteur qu’un agriculteur, affirment les gens ! Fait-il trop chaud, ils ont des primes ; fait-il trop froid, rebelote ! C’est en tout cas ce qui se dit dans les informations diffusées à la radio et la télé…

Or donc, censément, nous aurions profité d’un tas de choses durant toute notre vie active d’agriculteur ? Pourtant, une seule préoccupation anime les fermiers retraités : enfin profiter de la vie ! Monsieur, et surtout Madame, éprouvent à la pension un sentiment latent de frustration, car ils découvrent trop tard qu’ils sont passés à côté d’un tas de joies et de plaisirs durant leur chienne de vie, trop occupés par leur métier, obnubilés par la rentabilité de leur ferme, angoissés par les obligations administratives et par les mille et une normes à respecter…

Ils n’ont pas « profité » de leurs enfants quand ils étaient encore petits, de leurs vieux parents tandis qu’ils vivaient encore, des innombrables invitations qu’ils ont déclinées parce qu’ils n’avaient pas le temps, et qu’ils devaient ces jours-là « profiter » d’une bonne météo pour faire ceci ou cela. Alors oui ! Il leur faut maintenant « profiter » de la vie tant qu’ils sont encore en plus ou moins bonne santé. Partir régulièrement en excursion ou en vacances ; rendre souvent visite à leurs enfants, lesquels se demandent quelle mouche a piqué les Vieux pour qu’ils s’intéressent soudain à eux et oublient subitement leurs champs et leurs vaches ! Seraient-ils devenus séniles à ce point ?

On appelle ça « profiter » de la vie, quand on s’approche de son dernier échelon avant de tomber dans le vide…

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