Aussi petit qu’il puisse être, «le taupin est un soldat en armure dans nos sols»
Caché sous terre, le taupin n’en demeure pas moins un adversaire redoutable pour les agriculteurs. Cet insecte peut en effet provoquer d’importants dégâts et compliquer la gestion des parcelles. Comprendre son cycle et les moyens de lutte disponibles est essentiel pour limiter son impact. C’est dans ce contexte que nous avons rencontré Fanny Ruhland, chercheuse dans les laboratoires de Gembloux Agro Bio-Tech, pour discuter de cette problématique croissante.

Le taupin appartient à la famille des Elateridae, des coléoptères connus pour leur capacité à « sauter » afin de se remettre sur leurs pattes lorsqu’ils tombent sur le dos. En Europe, le genre Agriotes, comprenant les espèces Agriotes lineatus, Agriotes obscurus et Agriotes sputator, rassemble plusieurs espèces dont les larves constituent d’importants ravageurs des cultures, notamment en pommes de terre, betteraves et maïs. Ces trois espèces citées sont présentes en Belgique, parfois sur une même parcelle.
Un développement larvaire qui dure entre quatre et cinq ans
Au printemps, les insectes adultes émergent du sol, se reproduisent et pondent jusqu’à 200 œufs dans les premiers centimètres du sol. L’adulte peut vivre entre deux et trois mois et se nourrit principalement de feuilles, sans causer de dégâts. Après 10 à 25 jours, les œufs éclosent et libèrent une larve. Cette dernière va devoir passer par plusieurs stades larvaires avant d’entamer sa pupaison et de devenir adulte. C’est ce développement larvaire qui est problématique. En effet, du premier stade larvaire au stade adulte, il peut s’écouler entre quatre ou cinq ans.

Figure 1 : cycle biologique du taupin (Sources : Sufyan 2012, Poidatz 2015)
« C’est vraiment très long », commente Fanny Ruhland. Elle poursuit : « durant ces quatre à cinq ans de développement et au fil des saisons, les larves ont une migration verticale dans le sol ». Cela signifie qu’au printemps, les larves remontent en surface et se nourrissent de racines, par exemple. En été, elles redescendent jusqu’à 40 cm de profondeur pour éviter la chaleur. À l’automne, avec l’humidité et les températures plus clémentes, elles remontent une seconde fois. Cette période correspond au moment où les tubercules de pomme de terre sont formés. Enfin, pour passer l’hiver, elles s’enfoncent une dernière fois, avant de remonter en surface au printemps suivant. Cette oscillation dans le sol au cours des saisons complique le contrôle et la maîtrise des larves.

Des dégâts importants en pomme de terre
« Il faut pouvoir intervenir au bon moment », affirme la chercheuse. Les stratégies de contrôle doivent être mises en place lorsque les larves sont en surface, ce qui correspond souvent aux périodes de semis et de récolte, ne permettant pas toujours d’intervenir idéalement. « De plus, même si une partie des larves ont pu être maîtrisées, il en reste toujours une autre partie enfouie plus profondément dans le sol », complète Fanny Ruhland.
Concernant les dégâts des larves de taupins, plusieurs types sont observés sur pomme de terre. Les morsures sont des attaques superficielles. Les galeries sont des petits tunnels parfois profonds, creusés dans le tubercule. Enfin, ces blessures peuvent aussi être le cheval de Troie ou la porte d’entrée pour de nombreux autres agents pathogènes, comme des virus ou des champignons.

Toujours dans le cas de la pomme de terre, les conséquences des attaques de taupins sont multiples. Il peut s’agir d’une perte de rendement lorsque le tubercule mère est attaqué au printemps ou encore d’un déclassement commercial, quand les galeries ou les morsures sont trop nombreuses. Enfin, la transformation et le stockage seront aussi impactés.
Les facteurs à risques et la prévention
Ensuite, Fanny Ruhland explique que durant de nombreuses années, les taupins ont été contrôlés par des moyens phytosanitaires, comme par les néonicotinoïdes, sans être spécifiquement ciblés. Avec le retrait progressif de ces produits, on observe une résurgence des taupins. Durant plusieurs années, cet insecte a donc suscité relativement peu d’intérêt de la part de la recherche. « Entre le temps nécessaire au développement d’une nouvelle formulation et la réapparition des taupins, nous sommes quelque peu coincés. La recherche ne va pas assez vite ».
Concernant les mesures prophylactiques, Arvalis, l’institut technique agricole français, a réalisé environ 360 enquêtes parcellaires pour évaluer les facteurs de risque. Quatre grands facteurs en ressortent : le précédent cultural, le type de sol et les conditions climatiques, la pression historique et enfin la date de plantation et la durée de la culture.
« La lutte préventive et agronomique reste pour le moment la meilleure option pour l’agriculteur ». D’abord, la rotation culturale doit être pensée dans sa globalité. Certaines cultures sont appréciées par les taupins comme le froment, le ray-grass, les betteraves, le maïs, les oignons et les carottes. « Le taupin est polyphage, ce qui veut dire qu’il se nourrit d’une grande diversité de plantes », détaille Fanny Ruhland. D’autres cultures, par contre, sont beaucoup moins affectionnées comme les crucifères, le pois, les haricots, les féveroles, le lin, le sarrasin et l’avoine.
De plus, le travail du sol, comme le labour, peut avoir soit un effet direct sur les stades sensibles comme les œufs ou les premiers stades larvaires, soit un effet indirect en les exposant plus largement à la dessiccation ou à la prédation. La date de récolte dans le cas de la pomme de terre a aussi son importance : plus la date est retardée, plus le risque de galerie ou de morsures est important. En betterave ou maïs, par contre, le risque le plus important se situe durant les premiers stades foliaires. Une autre technique pour limiter la multiplication des taupins serait d’implanter une culture appétente comme le froment ou le maïs afin de faire remonter les larves et d’ensuite travailler la parcelle. Enfin, favoriser la présence de prédateurs naturels via des bandes fleuries ou des habitats diversifiés peut contribuer à réguler naturellement les populations de taupins.
La fine bouche
Durant cette même étude d’Arvalis, mais cette fois en collaboration avec Gembloux Agro Bio-Tech, les chercheurs ont étudié l’attractivité de certaines variétés de pommes de terre. Pour cela, ils ont sélectionné trois variétés en fonction de leur niveau d’attaques au champ. Ainsi, la Charlotte était la pomme de terre la moins touchée, la Spunta la moyennement impactée et la Monalisa avec le plus de dégâts.
Les conclusions de cette étude sont interpellantes : la variété Spunta est la plus attractive tandis que la Monalisa est celle qui permet aux larves de se développer plus rapidement. En allant plus loin, les chercheurs ont également trouvé que la variété Monalisa était la plus sucrée et contenait le moins d’alcaloïdes, molécules qui affectent le développement des insectes.
Ces différents résultats, comme le choix variétal et l’identification d’odeur, ont permis à Fanny Ruhland et à toute son équipe de mettre en place la méthode de biocontrôle.
Des billes attractives pour cibler les larves
« Le taupin, c’est comme un soldat en armure dans le sol », illustre Fanny Ruhland. Sa cuticule est très rigide, il possède une brosse buccale qui limite l’ingestion de petits organismes tels que des nématodes entomopathogènes ou encore des muscles rectaux qui ferment complètement l’anus. Tout cela rend le parasitisme assez compliqué, voire impossible.
Dans la littérature, on retrouve cependant certaines solutions comme des substances naturelles, des bactéries et des nématodes entomopathogènes mais leur efficacité reste insuffisante.
Dans le cadre du projet « Attract and Kill », ce que Fanny Ruhland propose est une formulation à base de champignon et d’attractants. L’avantage de cette solution est l’attraction spécifique du ravageur pour le mettre en contact direct avec le biocide. Pour cela, dans un premier temps, il a été nécessaire comprendre le déplacement du taupin vers la plante qu’il va consommer.
Ce déplacement se déroule en trois étapes. Le taupin est d’abord attiré par le CO2, qui indique la présence de matériel vivant, en croissance. Il va ensuite utiliser des composés organiques volatils, produits de manière spécifique par une plante ou une variété. La dernière étape consiste à goûter la plante. « Pour en revenir à notre histoire de pomme de terre, cette préférence gustative explique que même si le taupin est attiré davantage par la variété Spunta, il consomme préférentiellement de la Monalisa », approfondit Fanny Ruhland.
La formulation développée repose ainsi sur ces voies d’attraction. Elle intègre notamment une levure naturelle présente et capable de survivre dans les conditions parfois contraignantes des sols agricoles, caractérisés par des températures faibles et une faible teneur en matière organique. À cela s’ajoutent des composés organiques volatils prélevés à partir des racines ou des organes souterrains de cultures particulièrement attractives pour les taupins, comme le maïs, la pomme de terre, la betterave ou encore le froment. Différentes combinaisons de ces odeurs ont été identifiées puis encapsulées dans des billes afin d’attirer le ravageur de manière ciblée.
Les travaux menés sur les préférences variétales des pommes de terre ont également permis de développer des billes appétentes spécifiquement conçues pour le taupin. L’objectif de cette stratégie « Attract and Kill » est d’attirer les larves pour les mettre en contact avec un agent de biocontrôle, soit avant l’implantation de la culture, soit directement en interligne.
Des résultats encourageants existent déjà à l’étranger. Une équipe allemande a notamment développé des billes à base de levure de boulanger associée à un champignon entomopathogène, avec des réductions de dégâts allant de 35 à 75 %. La solution belge proposée présente toutefois un avantage majeur : elle utilise un champignon entomopathogène local et agit simultanément sur les trois niveaux d’attraction du taupin, ce qui permet une action beaucoup plus spécifique.
Le projet « Attract and Kill » arrivera à son terme en octobre prochain. Un premier essai en betterave sucrière semble déjà prometteur. L’ajout de la levure doit encore faire l’objet de nouveaux tests. Enfin, les essais d’innocuité réalisés sur plusieurs organismes non ciblés, comme les carabes, prédateurs naturels des taupins, mais aussi les fourmis et les vers de terre, n’ont montré aucun effet biocide. Un point essentiel pour envisager une utilisation durable de cette stratégie.





