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Bonne conscience

Difficile de trouver plus sympathique qu’une Miss Météo ! Pétillante, affable, bienveillante… Inoffensive ? Dépourvue de la plus petite capacité de nuisance ? J’en étais persuadé jusqu’il y a peu, jusqu’à cette soirée mémorable où Miss Caroline a conseillé vivement de manger moins de viande, dans le cadre des mesures quotidiennes à prendre pour lutter contre le réchauffement climatique. Et là, j’ai eu mauvaise conscience d’élever des bovins viandeux, tant son affirmation, sucre et miel, était persuasive.

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Semez la culpabilité, fertilisez-la de croyances bien ancrées dans la mémoire collective, arrosez-la de belles paroles convaincantes, et vous récolterez l’adhésion d’un maximum d’interlocuteurs. Ce système marche à tous les coups. Les politiciens professionnels usent et abusent sans vergogne de notre bonne conscience, héritée en droite ligne de notre civilisation d’inspiration judéo-chrétienne. Nous autres, gens du menu peuple, serions d’incorrigibles pécheurs, voués à la géhenne si nous n’obéissons pas à nos supérieurs, comme à la Sainte Église « qui ne peut ni se tromper, ni nous tromper », prétendait le catéchisme.

Ce soir-là, souriante et bien mise dans son élégante robe à fleurs, Caroline était venue apporter des bonnes nouvelles, des pluies abondantes pour éloigner la sécheresse, agrémentées de températures clémentes. Voilà qui nous changeait d’entendre parler du coronavirus du matin au soir dans tous les bulletins d’information, dans une ambiance déprimante et anxiogène ! Après des prévisions menées tambour battant, dans une bonne humeur contagieuse, suivait un conseil malin pour éviter les gaspillages, comme chaque jour. D’habitude, les autres fois, rien de bien méchant ni de bien nouveau : éteindre les lampes, débrancher les appareils électriques en veille, baisser son thermostat d’ambiance d’un degré ou deux, etc. Mais ce coup-ci, notre brave petite Miss Météo déclara innocemment : «  La production de viande contribue au réchauffement climatique et au gaspillage des ressources naturelles. Manger moins de viande est devenu une évidence. » Ce fut dit avec une grande simplicité, et une conviction si naturelle qu’elle en était inattaquable, de quoi toucher au cœur ma conscience de bon petit chrétien (ou crétin ?) et l’engager à réfléchir une fois de plus à son empreinte écologique.

Mince alors ! Sophie Wilmès serait bien inspirée de l’engager pour apporter des tons plus colorés aux conférences de presse du conseil de sécurité national ! L’une et l’autre s’entendraient comme larronnes en foire pour guider le troupeau belge et lui dicter des règles très strictes, en invoquant ces raisons majeures que la conscience nous impose. Culpabilité, responsabilité, devoir, respect des autres et de soi-même : cette libérale et sage Sophie puise dans le catéchisme les plus beaux mots de son discours, pour mieux nous diriger, à la manière d’une bergère qui conduit son innombrable troupeau d’une main de fer dans un gant de velours. Il lui suffira, le cas échéant, d’égorger de temps en temps un mouton noir dissident anticonformiste, pour maintenir la cohésion et l’obéissance du groupe, et le garder confiné dans les bergeries.

L’incroyable débâcle mondiale face au tsunami sanitaire du Covid-19 a exposé au grand jour les trucs et astuces déployés par nos dirigeants pour gérer les crises, ici de manière belge fort chaotique, face à un ennemi insaisissable qui les mène par le bout du nez. La logique libérale capitaliste a poussé les pouvoirs politiques à sous-financer ces dernières années les soins de santé, à refuser d’écouter les médecins et les infirmières, et la catastrophe sanitaire a été évitée de justesse, au prix d’efforts démentiels du personnel médical. De même, les autorités refusent systématiquement d’écouter les agriculteurs ; la conscience collective nous a définitivement classés dans cette catégorie des moutons à tondre, bêlant bêtement leurs doléances. La conscience « intestine » de la population refuse de tendre l’oreille à nos explications, de reconnaître notre fonction nourricière, et tant d’autres bienfaits connexes.

Le Covid-19 a dessillé les yeux du monde face au rôle des soignants, face à leurs drames et leur manque de reconnaissance. Ont été démontrés les périls sanitaires induits par un ensemble de comportements humains inappropriés. Au milieu de tout ça, tombé comme un cheveu dans la soupe, stupidement vais-je dire, une petite madame rappelle qu’il faut manger moins de viande, sans préciser s’il s’agit ou non de viande industrielle ou de viande paysanne.

Dans bien des cas, la réalité est différente de ce que suggèrent nos sentiments, notre conscience. Les intuitions, dictées par notre éducation et le battage médiatique, devraient faire place à des raisonnements étayés par des recherches menées par des spécialistes et des gens du terrain. Pour comprendre cela, il faut parfois une bonne claque à notre « bonne » conscience : un coronavirus pour les soins de santé, une famine pour l’agriculture. C’est tellement triste d’en arriver là…

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Pour qui? Pourquoi?

Voix de la terre Je ne sais pas vous, mais en ce qui me concerne, je ne sais toujours pas pour qui, ni pourquoi je voterai d’ici un petit mois. Sans doute suis-je un mauvais citoyen, de me sentir aussi peu concerné par la politique ? Et pourtant, je devrais ! L’agriculture est particulièrement tributaire des propositions présentées et débattues dans les hémicycles des parlementaires, des décisions prises dans les cabinets des ministres. Voter pour des gens compétents relève de la plus haute importance, sinon le premier branquignolle venu risque fort de prendre les rênes de nos destinées. Si tu ne viens pas à la politique, celle-ci viendra à toi, fatalement…
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