Coevia, une initiative pour davantage de transparence au sein de la filière viande bovine

De gauche à droite: les deux Aurélien (Holvoet et Durant) et Charles Schotte,  trois administrateurs de l’asbl Coevia.
De gauche à droite: les deux Aurélien (Holvoet et Durant) et Charles Schotte, trois administrateurs de l’asbl Coevia. - P-Y L.

Née en début de confinement, Coevia, la coopérative (qui n’en est pas encore une) des éleveurs viandeux associés, n’a que quelques mois, mais pour Aurélien Holvoet, secrétaire de Coevia, l’idée mûrit depuis un petit moment déjà.

« Notre première réunion ORI (organiser, réfléchir, dégager des idées) s’est tenue début mars, juste avant le confinement. Celle-ci s’est principalement intéressée à la question du revenu durable et équitable dans la filière viande bovine », explique Aurélien

Son idée de départ ? Fonder une coopérative pour améliorer le revenu des éleveurs viandeux, mais avant d’y arriver il leur semblait important de se concentrer sur la mise en place d’un échange d’informations afin de rendre le système de fixation des prix plus transparent.

« Depuis quelques semaines, voire quelques mois, nous nous sommes attelés à démêler toutes les infos relatives à ce marché. Nous essayons également de trouver des collaborateurs qui seraient prêts à tirer les gens dans le bon sens en vue d’avoir une meilleure concertation et ainsi pouvoir faire bloc vis-à-vis des autres maillons de la filière. »

L’initiative amène un vent de fraîcheur bien nécessaire dans la filière. Pour ces jeunes volontaires, dont la moyenne d’âge est de 30 ans, les actions, mises en place et à venir, sont un soutien aux éleveurs. « En tant que jeunes qui nous lançons dans le milieu, nous sommes conscients que nous avons atteint un plafond et que nous avons besoin d’une vision positive à long terme, d’une certaine sécurité dans un secteur qui peine depuis des années déjà… », explique Charles Schotte, président de l’asbl.

« Pour l’instant, Coevia est une asbl mais qui devra être à terme un tremplin pour accéder au statut de coopérative. Nous voulons clairement prendre notre avenir en main car le producteur n’est pas rémunéré à la hauteur de son travail et des risques pris ! »

Une cotation hebdomadaire

Si le chemin est loin d’être simple, ces éleveurs ont commencé par regrouper les infos pour créer un système de cotation qui se base sur la collecte de données d’éleveurs via un formulaire en ligne. « Le compte rendu est communiqué tous les mardis, à 8h, par mail aux adhérents. Nous les publions relativement tôt dans la semaine pour une meilleure réactivité par rapport à la vente de nos animaux », explique Aurélien. Aujourd’hui, près de 195 personnes souscrivent à notre newsletter. »

Le système de cotation a également pour but de donner des clés de compréhensions du système de fixation des prix pour aider les producteurs à vendre mieux. Des informations sur les classifications sont notamment fournies. « Nous voulons donner aux gens une idée de la tendance du marché, et ce d’une semaine à l’autre. Toutefois, ce n’est pas parce qu’un éleveur vend une bête à un tel prix que toutes les autres doivent partir à ce tarif. C’est la raison pour laquelle il est indispensable de bien connaître ses classifications et de s’en informer auprès de l’ivb ou de la cw3c. Car l’éleveur a clairement une responsabilité dans la vente de ses bêtes », poursuit-il.

Plus les éleveurs seront nombreux à partager leurs données de vente, plus la cotation sera précise et les tendances standardisées. « C’est important ! On constate que pour des animaux comparables, le prix payé varie en fonction de la région dans laquelle on se trouve. En Flandre, c’est encore autre chose, le prix payé est souvent plus élevé. Nous regrettons certains monopoles de prix et les certaines mauvaises habitudes pour ne pas donner un prix correct à l’éleveur ! »

« D’autant qu’un éleveur qui vend une bête ne saura le prix qu’il touche que trois semaines plus tard. Le secteur a eu tendance à ne plus se battre pour un prix rémunérateur en faisant peut-être un peu trop confiance à la cheville. »

Coevia veut proposer des outils aux éleveurs afin de donner plus de transparence dans le marché de la viande bovine et ainsi permettre aux éleveurs de toucher un prix plus juste.
Coevia veut proposer des outils aux éleveurs afin de donner plus de transparence dans le marché de la viande bovine et ainsi permettre aux éleveurs de toucher un prix plus juste. - P-Y L.

Un marché opaque

En se posant les bonnes questions et en investiguant, les membres de Coevia se sont rendu compte à quel point ledit marché peut être opaque.

« Avec le concours de Nicolas Marchal, de la Fédération wallonne de l’Agriculture, ces jeunes ont constaté une pratique déloyale orchestrée dans la cheville. Près de 90 % des carcasses sont vendues selon des formes de présentation pour lesquelles on enlève notamment les rognons, la queue, l’onglet… soit une perte allant de 0,8 % et 1,2 % du poids carcasse (soit de 4 à 6 kg de viande pour un taurillon moyen) qui ne sont généralement pas payés aux producteurs.

Aurélien Holvoet : « C’est une des pratiques que l’on dénonce ! Toutefois, nous ne voulons pas exclure les autres maillons de la filière. Nous essayons aussi de leur tendre la main, car ce sont des métiers à part entière. Notre but ? C’est avant tout de rester éleveur et non pas d’endosser différentes casquettes et de ne les assumer qu’à moitié.

Pour Aurélien Durant, ce constat fait réagir. « Beaucoup d’éleveurs rouspètent et ne savent plus comment vendre leurs bêtes. On sait qu’ils sont nombreux à vendre à la pièce mais il y a bien d’autres manières de vendre de façon plus juste pour l’éleveur.

Un modèle de marge brute

Le secrétaire embraye sur un autre outil que Coevia développe en collaboration avec la Fwa et la FJA (Julien Hubert) et la Fugea (Timothée Petel) : un modèle de marge brute au sein de la filière. « On essaye de travailler à livre ouvert avec ces acteurs de la grande et moyenne distribution. Mais en analysant les chiffres, on remarque clairement que cette répartition des marges est inéquitable et que les éleveurs ne récoltent que les miettes. » Et de prendre un exemple : « Quand un éleveur fait à un moment un chiffre d’affaires de 2.500 euros pour une bête, un acteur de la grande distribution, après découpe, aura un CA de près de 6.000 euros. En résulte en période de promotion un bénéfice net pour les distributeurs qui varie entre 5 et 7 % ; hors promo, ce gain se situe davantage entre 10 à 15 %. Or, si un éleveur, sur un CA de 2.500 euros, s’octroie hors prime 2 %, il peut lever sa casquette en l’air. »

Autre action mise en place : le comparateur des prix de la grande distribution. « On sait ainsi voir les bons et les mauvais élèves en sachant que les prix en PAT sont tous dans un mouchoir de poche. Cela nous permet de dénoncer les pratiques déloyales qui jouent directement sur notre revenu. Les prix promos exercés en grande surface impactent directement le revenu de l’éleveur en mettant de la pression sur le marché. Quand une enseigne propose le meilleur prix, elle doit le chercher quelque part. Et comme les éleveurs ne font pas un bloc commun au niveau de la commercialisation de leur bétail, la pression se répercute davantage sur ce maillon. »

« On l’a vu aussi au niveau de la crise du Coronavirus. Les prix de la viande ont augmenté dès le mois de mars, on en a pourtant eu que les premiers échos début mai. Pendant un mois ou deux, la cheville et les marchands ont temporisé et en ont un peu profité. C’est d’autant plus déloyal que quand les prix chutent, l’éleveur est directement impacté. »

Pour le président de l’asbl, l’idée n’est pas de remettre en cause toute la filière « Tout le monde doit gagner sa croûte. On aimerait simplement que notre travail soit davantage pris en considération et rémunéré plus justement. D’où l’importance d’avoir une meilleure concertation entre éleveurs. »

Malgré tout, Coevia se veut positive. « Nous voyons que certains magasins veulent travailler à livre ouvert avec la filière pour lui permettre de subsister. Certains ont bien compris que si l’élevage n’est pas rémunéré plus justement, il est voué à disparaître avec toutes les conséquences que l’on connaît derrière. »

Pour Aurélien Durant, c’est d’autant plus paradoxal que la meilleure image de la viande est avant tout celle de la vache qui pâture et non une carcasse qui pend au crochet. « Le sang n’attire personne ! »

D’abord le Blanc-bleu, les autres races ensuite ?

L’asbl n’est pas en manque d’idée pour la suite. Ses membres se réunissent régulièrement afin d’établir les directions dans lesquelles aller.

Pour le moment, Coevia reste spécialisée dans le Blanc-bleu et est d’ailleurs hébergé sur le site www.blanc-bleu-belge.com. « Nous préférons d’abord nous consacrer au Blanc-bleu avant d’étendre nos autels aux autres races. C’est une race tellement spécifique. Nous n’avons pas envie de nous lancer dans une foule de projets et de ne les mener qu’à moitié. »

Ces jeunes appellent évidemment les éleveurs à les rejoindre. « Plus vous vous inscrirez à notre cotation, plus le système sera précis, mieux nous vendrons ». Car, comme Aurélien se plaît à le dire : « l’union fait et fera notre force ».

Notons que le Sillon Belge intègre désormais les cotations Coevia dans ses pages «Marchés».

Pour s’inscrire à leur info-semaine, une adresse : https ://urlz.fr/cUnO.

Pour participer à la collecte des données : https ://urlz.fr/dyHg.

P-Y L.