À toutes faims (in)utiles

À toutes faims (in)utiles

Que ne ferait-on pas pour remplir ce dernier, de la manière la plus agréable qui soit ? Il suffit d’observer le comportement de tous ces gens qui pleurent depuis des mois pour fréquenter de nouveau un restaurant, dans le but avoué d’y déguster mille et une petites gourmandises, roboratives et appétissantes. La Covid les a bien punis, pendant un hiver interminable ! Leur traversée du désert (sans dessert) s’achève enfin avec la réouverture des terrasses des restaurants. Ils pourront renouer avec tout un cérémonial : bulles pétillantes ou autre petite drogue euphorisante en apéritif, entrée et plat principal accompagnés d’un autre nectar addictif rouge ou blanc, dessert sucré, café puis pousse-café bien tassé… Aïe aïe, les foies vont trinquer, purgés qu’ils étaient par le purgatoire de ce long corona-carême ! Les restaurateurs et leurs convives vont savourer l’instant des retrouvailles, des émotions partagées, des portefeuilles qui se vident chez les uns pour remplir ceux des autres, des pourboires et des déboires, des retours en voiture improbables, des soirées enchantées aux lendemains parfois désenchantés…

Manger, c’est tout un poème, dont chacun s’escrime à trouver la rime à toutes faims utiles. Les sur-alimentés priment et friment ; les autres rament et triment, ce milliard d’affamés sous-alimentés… Rien n’est plus mal géré dans le monde que l’alimentation ! Soit on bouffe trop, et mal ; soit on crève la dalle. L’être humain est un animal fort étrange, bête et ange, moins civilisé et solidaire parfois qu’un insecte social ou un loup. Chaque jour, il lui faut « gagner son pain à la sueur de son front », disait-on autrefois. Rien n’est moins juste aujourd’hui : les gens transpirent beaucoup moins, et la nourriture est abondante dans les pays riches à l’économie et l’industrie florissantes.

Chez nous, la nourriture est partout ! Les points de vente sont nombreux, et proposent toutes sortes d’aliments, à tous les prix, de quoi contenter tous les estomacs et tous les porte-monnaie. Comment les gens se nourrissent-ils, en dehors des restos et dans leur quotidien ? Je suis allé l’autre jour dans un supermarché dont l’enseigne commence par ’’L’ et finit par ’’l’. Il est très facile d’accès, comporte de larges baies vitrées (moi qui suis claustrophobe) ; il est bien achalandé avec de larges allées spacieuses. Rien à voir avec cet autre fort sombre, où on a l’impression d’évoluer dans une cave, entre des murailles d’articles. Dans mon (…), les prix pratiqués sont bizarres, assez chers pour des produits de marque ou bio, et trop bon marchés pour d’autres. Dès le seuil franchi, vos narines sont happées par une bonne odeur de pain cuit, laquelle affole vos papilles et vous donne le désir incontrôlable d’acheter une baguette ou un cramique. En face, le rayon « fruits et légumes » déborde de couleurs « nature » où votre regard se perd pour plusieurs minutes. Même les carottes vous donnent envie ! Assez curieusement, cet étalage-là est fréquenté surtout par des dames fort élégantes aux chevelures soigneusement dissimulées par de jolis foulards bien serrés, aussi multicolores que les oranges, papayes et fruits de la passion.

Le rayon le plus assiégé est sans conteste la longue rangée où fleurissent sans complexe des litanies de plats préparés, à toutes faims utiles apparemment ! Les caddies s’y remplissent à toute vitesse de lasagnes, macaronis-jambons, purées-carbonades, truites dijonnaises et autres houmous vegans aux graines de courges. Des madames et des monsieurs, jeunes et vieux, puisent à quatre bras dans cette caverne d’Aldi-baba bobo, de quoi se nourrir en semaine vite fait, au micro-onde, car on n’a pas le temps et encore moins la motivation pour cuisiner après une fatigante journée de travail. Comme on dit dans les campagnes : « Chacun sent son mal, et fait comme il peut ! »… Ces mêmes clients se retrouvent sans doute au restaurant, durant le week-end ?

Deux jours après cette visite fort instructive à ce temple de la nourriture, qualifié de « hard-discounter », je suis passé par hasard dans un marché du terroir. Les clients potentiels s’y bousculaient beaucoup moins : j’étais seul avec mon épouse… J’aurais pleuré de voir les exposants, frigorifiés par une bise du nord-est saupoudrée de flocons qui balayait leur aire de parking. J’ai été réellement impressionné par leur courage, par leur attitude digne et stoïque. Les circuits courts et les marchés de terroir sont « synonymes de justes prix, de fraîcheur, de qualités organoleptiques incomparables, et surtout de quête de sens » , peut-on lire ou entendre dans les médias et autres publicités locales. Sans doute suis-je passé lors de leur pire après-midi ? La vue de ce petit marché m’a profondément attristé…

De leur côté, les restaurateurs rigolent à nouveau ! Horeca, supermarchés, circuits courts, ventes à la ferme, marchés du terroir : la nourriture attire et fait courir le monde, ici un peu, là beaucoup, ailleurs à la folie, là-bas pas du tout. Dans cette course effrénée à l’échalote, les grands gagnants sont sans conteste les hard-discounters et les restaurateurs, dédiés à toutes faims (in)utiles. Quant à l’environnement et l’agriculture, les gens s’en fichent, tant qu’ils mangent et s’entichent !

Le direct

Le direct