Ça plane pour nous?

Ça plane pour nous?

Tôt ou tard, les plans les mieux conçus, les plus finement calculés, finissent par foirer d’une manière ou d’une autre, et il faut s’adapter. Et pourtant, sans nous décourager ni retenir les leçons, nous échafaudons de nouveaux stratagèmes, nous planifions, nous nous fixons des échéances, des buts à atteindre coûte que coûte. Ainsi fonctionne l’être humain, gâchant son présent par un besoin maladif de se projeter dans l’avenir en ignorant étourdiment son passé.

Pour s’en convaincre, il suffit d’observer l’actualité ; par exemple, comment les plans militaires de l’OTAN et des USA s’appliquent en Afghanistan depuis vingt ans, avec en point d’orgue la désastreuse débandade de ce mois d’août. Je suis souvent ébahi et incrédule, quand je vois comment la Belgique et ses Régions planifient les affaires publiques ; comment l’Union Européenne construit sa politique agricole commune ; comment les grands de ce monde tirent sans cesse des plans sur la comète pour gérer la lutte contre les changements climatiques. Tout semble partir dans tous les sens, avec des plans A, B, C… qui se contredisent et s’entrechoquent. Sans doute suis-je trop bête ou trop aveugle pour démêler les fils conducteurs entrelacés ? La critique est aisée, mais l’art est difficile.

Dans notre vie de tous les jours, nous-mêmes sans cesse imaginons des plans « imparables », « inédits », « intelligents », qui s’avèrent au final très décevants. Un orage, une averse de grêlons peuvent à tout moment venir nous saccager un champ de culture dont nous espérions une belle récolte. Et si celle-ci se concrétise, c’est alors le marché qui paie des cacahuètes pour notre froment, nos betteraves ou pommes de terre.

En agriculture, il est quasi impossible de prévoir les aléas du destin. Nous travaillons avec du vivant, des animaux et des plantes soumis aux caprices de cette versatile Dame Nature. Il suffit d’une maladie pour ruiner tout un cheptel, d’une saison climatique calamiteuse, de malchances en série. Parfois, une année mal engagée et peu prometteuse se déroule ensuite comme dans un rêve et nous surprend par sa générosité. Parfois, c’est tout l’inverse : alors que l’on croit avoir bien aligné les planètes en sa faveur, tout se délite et part en eau de boudin. Notre plan réputé « génial » se vide de sa substance et finit à l’égout.

L’ex-URSS avait inventé les plans quinquennaux, auxquels les Soviétiques ne dérogeaient pas d’un iota au cours de leur exécution. On voit où cela les a menés… Ceci dit, nous autres agriculteurs fonctionnons un peu sur cet ordre de grandeur. Nous avons besoin de certitudes sur des horizons de cinq, dix, quinze ans, pour planifier un investissement, acheter un tracteur, construire une étable, afin d’établir une rotation de cultures sur une parcelle achetée ou louée. Régulièrement, les instances dirigeantes de la PAC changent les règles du jeu, au rythme des réformes et des plans budgétaires. Même en lisant tous les articles sur le sujet, il faut s’accrocher pour deviner de quoi sera fait notre avenir, comment seront interprétés et traités les signaux économiques, sociaux et environnementaux.

Les plans se plantent et nous laissent en plan ; ça ne plane pas pour nous… « Si votre plan est pour un an, plantez du riz. Si votre plan est de dix ans, plantez des arbres. Si votre plan est de cent ans, éduquez ses enfants. » Selon Confucius, il faudrait éduquer les « enfants du plan », c’est-à-dire les milliers de plans et de sous-plans qui ne manqueront pas d’être établis pour exécuter vaille que vaille ce plan de cent ans. L’antique sage chinois avait bien compris qu’il ne faut pas trop s’attacher à ses plans, mais savoir les adapter en fonction des circonstances. Trop d’événements, trop d’impondérables, trop de gens interfèrent avec nos desseins, les plus louables et réfléchis soient-ils.

C’est pourquoi, à mon humble avis, le meilleur plan est de ne pas trop en avoir. Une autre citation chinoise (Lao Tseu) illustre à merveille ma conception du « plan » : « Le vrai voyageur n’a pas de plan établi et n’a pas l’intention d’arriver ! ». Et toujours, ça plane pour moi, là où le vent me mène.

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