La solitude du laboureur de fond

La solitude du laboureur de fond

Il est venu hier avec un chiffre : tous les deux jours, un agriculteur se suicide en France ! En Belgique, le sujet semble tabou, puisqu’aucune statistique n’est rendue publique. Pourtant, régulièrement, l’un ou l’autre fermier passe à l’acte, comme Jérémy l’an dernier, le populaire jeune homme candidat de « L’amour est dans le pré ». À entendre mon ami, la dépression nerveuse est très répandue dans le monde agricole, et pour étayer son affirmation, il m’a parlé d’Agricall. Une agence de ce type, destinée à un métier précis, existe-t-elle ailleurs ? Pour les enseignants en burn-out, par exemple ? Pour les fonctionnaires surmenés ? Pour les ministres fatigués de trop parler (je blague) ? Non, bien entendu ! Il existe donc un mal-être si profond chez les agriculteurs qu’il a fallu mettre en place, rien que pour eux, un groupe de soutien spécifique. CQFD !

Mon Dieu ! Mon ami finira un jour par me déprimer, moi aussi, avec ce genre de réflexion négative. Oui, bien sûr, tout n’est pas rose tous les jours dans notre profession : nous sommes comprimés, opprimés, supprimés… déprimés, emprisonnés par tous ces gens qui se sont arrogé le droit de prendre en main notre destinée. Nous sommes pris dans les tentacules des monstres financiers, administratifs, bureaucratiques… qui nous dépècent à belles dents. Mais n’est-ce pas un peu le cas de tous les citoyens, à de degrés divers ? Disons que nous sommes alignés en première ligne, que nous subissons de plein fouet les agressions du monde moderne, et surtout, que nous sommes seuls pour y faire face.

Car à mon humble avis, la déprime des agriculteurs porte un nom : elle s’appelle SOLITUDE ! Avant, l’agriculture était familiale, et le fermier travaillait avec son épouse, ses parents, ses enfants. Il n’était jamais seul à ruminer tous ses soucis, comme à l’heure actuelle. Seul dans ses grandes étables, sur ses engins mécanisés ; seul sur ses vastes parcelles, avec la radio pour seule compagnie dans la cabine de son tracteur ; seul sans sa compagne partie le plus souvent travailler à l’extérieur (s’il en a une !) ; seul sans ses parents, placés dans une maison de repos, dont il n’a plus le temps de s’occuper ; seul sans ses enfants qui se fichent complètement de son métier…

De même, autrefois, il n’était pas le seul agriculteur du village, comme c’est fréquemment le cas aujourd’hui. Avant, son tas de fumier jouxtait celui de son voisin ; champs et prairies étaient animés par la présence de nombreux autres fermiers ; sur les chemins campagnards, il croisait d’autres agriculteurs, les saluait, échangeait avec eux quelques mots, sur le temps, les animaux, la famille, etc. L’agriculteur wallon de 2017 est désespérément seul, voilà son plus grand problème ! Seul et vulnérable, face à tous les gens qui lui tournent autour, et le conseillent pour leur propre profit. Seul et démuni, face aux défis qui l’assaillent de toutes parts. Seul et incompris, face au grand public qui affirme l’aimer mais qui le comprend de plus en plus mal.

L’agriculteur wallon déprimé souffre du syndrome du coureur de fond. Connaissez-vous cette nouvelle, publiée en 1959, et adaptée en film en 1963 : « la solitude du coureur de fond » ? Ce récit décrit parfaitement la solitude du « héros », condamné à une course épuisante, livré à ses seules ressources physiques et morales. Une course sans fin, perdue d’avance, pour atteindre un objectif qui recule sans cesse ; une lutte harassante, monotone, comme la course d’un hamster dans la roue de sa cage. Et si par bonheur il gagne, sa réussite profitera de toutes les façons à ceux qui l’ont opprimé !

Cette histoire est aussi la nôtre : la solitude du laboureur de fond, de l’agriculteur de fond…

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