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Rencontre avec Daniel Guéguen : dans la tête du plus ancien lobbyiste européen

Lobbyiste professionnel depuis 47 ans, notamment au niveau du secteur agricole, Daniel Guéguen se présente comme un Européen convaincu mais fâché de la façon dont l’UE, ce projet visionnaire, s’est transformée en une bureaucratie autoritaire et tatillonne.

Temps de lecture : 11 min

Ce parcours, il l’appréhende depuis les premiers pays qui s’arrimeront au projet européen, en passant par l’Acte unique de 1986 et le Traité de Maastricht en 1992, phase de construction parsemée d’accrocs, qu’il qualifie tout de même de « brillante réussite », jusqu’aux derniers élargissements qui ont participé à la complexification de la machine bruxelloise et, surtout, à la « dilution de l’Union ».

La multiplication de Traités, Amsterdam en 1997, Nice en 2001, sans parler du projet de Traité constitutionnel rejeté en 2005 par référendum par la France et les Pays-Bas se sont tous soldés par des échecs cuisants. Jusqu’au Traité de Lisbonne, entré en vigueur le 1er décembre 2009, qui nous gouverne actuellement et dont Daniel Guéguen est un grand pourfendeur.

C’est lui, explique-t-il, qui a fait basculer l’UE dans « une sphère bureaucratique où les lois se décident dans des cénacles obscurs », veuillez comprendre les fameux « trilogues ». C’est aussi à lui que l’on doit le nombre excessif de commissaires, « une véritable armée mexicaine », et surtout la promotion du conseil européen, à l’origine un simple club réunissant chefs d’États et de Gouvernements, au statut d’institution à part entière. L’une des fâcheuses conséquences de cette évolution, c’est la captation par le conseil des grands sujets d’actualité et de la gestion des crises reléguant la commission à un rôle de secrétaire permanent et d’exécutant. Le conseil, déplore Daniel Guéguen, en est donc arrivé à « monopoliser le pouvoir au détriment de la commission et des colégislateurs ».

Une carrière fulgurante chez « les barons du sucre »

C’est peu de dire que la « machine Europe », Daniel Guéguen la connaît jusque dans ses plus petits rouages, lui qui a débuté le 1er septembre 1975 sa carrière de lobbyiste pour le Comité Européen des Fabricants de Sucre (Cefs), qu’il dirigera une poignée d’années plus tard.

Alors sis à Paris sur la très chic avenue Montaigne, le Cefs sort de sa léthargie dorée au début des années 90’ au moment où se profile le grand marché de 1993 et décide de se recentrer sur Bruxelles, au plus près de la commission européenne. C’est l’époque où se trament les négociations de l’Uruguay Round au Gatt (General Agreement on Tariffs and Trade), prédécesseur de l’OMC, en vue de libéraliser les échanges internationaux.

Ces négociations viennent surtout s’imbriquer dans les discussions autour de la réforme de la PAC « avec un impact potentiel énorme sur l’Organisation commune du marché du sucre » explique Daniel Guéguen qui se rend au siège du Gatt à Genève… pour constater que tout était déjà organisé.

«Le lobbying est une activité stratégique» indique Daniel Guéguen, qui pratique ce métier depuis près de 50 ans.
«Le lobbying est une activité stratégique» indique Daniel Guéguen, qui pratique ce métier depuis près de 50 ans.

« Il était alors acquis que le secteur allait devoir réduire sa production, augmenter ses importations, restreindre ses exportations et baisser ses prix » se souvient-il. Et d’ajouter : « bref, c’était la mort du secteur du sucre européen ».

Dès lors, l’objectif est clair, « il faut faire sortir le sucre de l’Uruguay Round ». Les ressources de tous ordres sont augmentées au Cefs, les enveloppes budgétaires sont ajustées à la hauteur du risque et à la nécessité d’y échapper. Car, pour Daniel Guéguen, « savoir mettre sur la table les moyens qu’il faut font aussi partie de l’art du lobbying ».

Nous sommes dans les années Delors, une période où s’organisent le grand marché intérieur et ses répercussions sur le lobbying avec la multiplication des acteurs et l’inflation des flux d’informations qui conduisent le patron du Cefs à repenser sa communication, « l’un des domaines les plus sensibles dans le lobbying » indique-t-il.

Sensible au niveau des contenus, car il faut dire les choses de façon claire sans trahir les subtilités de pensée de l’émetteur. Sensible à titre personnel, car si l’on apparaît trop dans la lumière, on se crée rapidement des jalousies et des inimitiés développe Daniel Guéguen en assénant qu’il a toujours communiqué… « sans jamais demandé l’autorisation à personne ».

Il crée ainsi l’identité visuelle « Sucre et Gatt, l’antinomie », jusque sur les cartes de vœux de son organisation.

À force d’un lobbying que Daniel Guéguen qualifie lui-même de « titanesque », le sucre a pu conserver, à la fin des négociations en décembre 1993, l’ossature de son régime particulier dans le cadre des « clauses de sauvegarde spéciale » (CSS) pour pouvoir se protéger en cas d’afflux inattendu. Conçues comme une mesure temporaire, les CSS sont rapidement devenues une faille exploitée à long terme pour protéger des productions politiquement importantes.

« Depuis des années, je rêve de diriger le Copa »

La bataille à peine remportée, Daniel Guéguen s’intéresse au Copa après avoir appris le départ à la retraite du secrétaire général historique, André Herlitzka. Il candidate à sa succession sur base d’un projet de réorganisation complète de l’organisme, de la stratégie et de la communication.

« Il y avait une telle soif de repenser cette structure que j’ai été élu à l’unanimité des membres du Copa et de la Cogeca pour une entrée en fonction le 1er septembre 1994 » se souvient-il.

C’est alors qu’il découvre « avec horreur » la situation des agriculteurs, celle de la PAC, les clauses « désastreuses » des accords du Gatt de 1962 qui permettaient aux produits de substitutions des céréales, les Psc (tourteaux de soja, manioc, corn gluten feed), d’entrer en Europe sans limitation de tonnage, de durée ou de droit de douane.

Le coût très bas de ces Psc destinés à l’alimentation animale rend non compétitive l’alimentation traditionnelle du cheptel européen à base de céréales et de fourrages produits localement. Déchargés dans les ports, ces aliments importés sont moins chers s’ils sont utilisés sur place et non dans les campagnes avec, pour conséquence, la délocalisation des élevages depuis leur environnement naturel vers les côtes bretonnes jusqu’à celles du Jutland.

« Les importations européennes de Psc sont le boulet que la PAC continue de porter aux pieds » déroule Daniel Guéguen « car le système fonctionne encore à plein régime aujourd’hui ».

Il découvre aussi que les subventions à l’exportation s’étaient transformées en subventions à la production « pour faire plaisir au Gatt, encore lui, et aux Américains », d’où la réforme MacSharry qui a diminué très largement les prix agricoles, de l’ordre de 30 %, et d’en compenser une partie par des aides directes. Une deuxième couche de baisse des prix sera apportée en 2000 sous présidence allemande.

Pour Daniel Guéguen, les marges des syndicats agricoles sont devenues très limitées, leur priorité étant d’essayer de protéger le marché et de conserver des revenus agricoles déjà très bas. Il regrette que les très nombreux lobbies agricoles qui bénéficient de budgets extrêmement importants « n’aient pas fait de la pédagogie pour expliquer aux consommateurs ces éléments historiques, ce qu’est un agriculteur, la nature de ses contraintes, la raison des prix insuffisants et pourquoi il faudrait changer le système ».

« Plus rien de commun ni de politique dans la PAC »

Le lobbyiste français quittera discrètement le Copa dix-huit mois après son arrivée, après avoir dénoncé des dysfonctionnements financiers au sein de l’organisation, au moment de la grande réforme MacSharry, « ce qui n’a pas été un avantage pour la crédibilité du secteur agricole aux yeux de la haute hiérarchie de la commission. J’estimais que je ne pouvais plus poursuivre dans ces conditions et qu’il valait mieux partir pour bâtir autre chose » souffle-t-il.

D. Guéguen dirigeait le Copa au moment de la grande réforme de la PAC menée sous la houlette du commissaire irlandais Ray MacSharry.
D. Guéguen dirigeait le Copa au moment de la grande réforme de la PAC menée sous la houlette du commissaire irlandais Ray MacSharry.

Il crée de nombreuses sociétés, en développe d’autres, enseigne, écrit… Mais reste intellectuellement et émotionnellement très attaché à l’agriculture. Il continue ainsi de suivre au plus près l’actualité du secteur agricole et les réformes successives de la PAC, les considérant au mieux comme « des rustines sur un pneu, au pire comme un sparadrap sur une jambe de bois ».

Une situation qui pousse, selon lui, les syndicats agricoles à essayer de « sauver les meubles » au niveau du volume global des subventions, de tenter de limiter les contraintes administratives, d’éviter l’interdiction de tous les produits phytosanitaires, ou encore que les accords de libre-échange ne massacrent les agriculteurs européens. Ils sont dans un lobbying très technique, pointu, à la virgule, en bref, ils sont sur la défensive.

« Les agriculteurs ont toutes les contraintes et peu d’opportunités »

Daniel Guéguen fait partie de ceux qui dénoncent une renationalisation de la PAC à travers les Plans stratégiques nationaux.

« Cette PAC cumule tous les défauts, elle met des contraintes terribles sur les agriculteurs, on arrive à un secteur agricole qui est sinistré » développe-t-il, ajoutant qu’il y a « une grande désespérance ».

Il se montre également très méfiant quant au Pacte Vert et au paquet climat « Fit For 55 » car, selon lui, on refuse l’innovation, les nouvelles techniques de sélection si bien que l’on enferme les agriculteurs dans une nasse où ils ont toutes les contraintes et peu d’opportunités.

Il regrette que le sacro-saint principe de précaution et son corollaire, le rejet de l’innovation, conditionnent la sphère politique. Vouloir atteindre la neutralité carbone en 2050 est un objectif louable, mais l’on observe une claire tendance à refuser, ou pire, à refuser de considérer, des options innovantes qui rendraient l’objectif plus réaliste, et à tout le moins plus facile à atteindre. Et d’évoquer, entre autres, les Ogm, les nouvelles techniques de sélection.

Daniel Guéguen compare le lobby agro-industriel, par trop fragmenté, à « un râteau avec de multiples dents qui raclent juste un peu la surface du sol » et l’appelle à davantage de pédagogie et de communication moderne. Et de citer le Copa, confronté à des dizaines de dossiers en parallèle, à qui il suggère « soit de définir des priorités, soit de changer de système d’intervention ».

Plus largement, le lobbyiste breton évoque les ONG qu’il juge très bien organisées, très proactives, qui savent communiquer et utiliser les institutions quand les lobbies industriels sont souvent dépassés et agissent avec une, voire deux guerres de retard, avec des structures très éclatées et des visions défensives et, enfin, une méconnaissance de la société civile et un manque de pédagogie. Il faut donc, selon lui, clairement inventer une nouvelle génération de lobbyistes.

« À la commission, la DG Agri regarde les trains passer »

Le malaise est toutefois plus profond, selon M. Guéguen pour qui « nous sommes gouvernés par des gens hors-sol, la direction générale de l’Agriculture est extrêmement faible, M. Wojciechowski, le plus mauvais commissaire à l’Agriculture, est inexistant. Tous les dossiers concernant l’agriculture sont majoritairement traités par les directions générales de la Santé, de l’Environnement et du Commerce ».

Mais le lobbyiste breton va encore plus loin en suggérant même que nous sommes dirigés par des « bobos » considérant que l’agriculture se résume à cultiver des plants de carottes et des tomates bio dans son jardin sans engrais, sans pesticides alors que l’agriculture, « c’est une industrie, c’est nourrir 10 milliards de personnes dans le monde dont 500 millions d’habitants en Europe ». C’est dire que ce doit être efficace… Au niveau du changement climatique, « la sélection des semences constitue un outil fondamental. Il y a un manque d’audace alors que l’UE est ouverte à tous les vents ».

M. Guéguen soulève le projet de réforme de la réglementation des semences et formule une crainte, celle que les semences enrobées, qui font déjà l’objet de fortes critiques, soient interdites, ce qui serait, selon lui, un recul de 70 ans en arrière. « Je sonne le tocsin, car tout le monde a l’air de voir ça de façon relax au niveau des syndicats, pire, j’ai le sentiment que cela n’intéresse personne ».

Il le répète, le lobbying agricole doit se réformer. Et d’évoquer le moment où, voici près de trente ans, il briguait la direction du Copa, quand « il y avait déjà le feu dans la maison ».

« J’aurais aimé que Christiane Lambert (l’actuelle présidente du Copa, ndlr) essaie de faire bouger les lignes, mais elle se heurte, elle aussi, à la lourdeur de cet organisme et à son conservatisme. Il faudrait que les leaders agricoles fassent leur révolution culturelle, qu’ils acceptent d’être « challengés » car ce sont des convaincus qui parlent à d’autres convaincus, ils restent dans leur pré carré alors qu’il faudrait dialoguer avec celles et ceux qui ne partagent pas leurs points de vue. »

Les folies bureaucratiques de la commission

Pour lui, si rien n’a fondamentalement changé, ce n’est pas le cas des processus de décisions. La commission est devenue « anti-agricole » et multiplie les « folies bureaucratiques, tel le dossier « taxonomie », cet outil de verdissement de l’économie présenté sous la forme d’un règlement, qu’il taxe de « mécanique orwellienne », dans lequel on classifie toutes les activités économiques en fonction de leur impact possible sur l’environnement. Il s’agit d’une sorte de boussole ou d’indicateur qui doit révéler le degré de neutralité carbone de chaque secteur, de chaque entreprise, de chaque produit. Dans chaque cas, il conviendra de publier le pourcentage de ce qui est durable et de ce qui ne l’est pas. Pour le Copa, la taxonomie ajoute des contraintes allant au-delà des engagements récemment contractés dans la réforme de la PAC.

Pour M. Guéguen, «la direction générale de l’Agriculture est extrêmement faible,  M. Wojciechowski, le plus mauvais commissaire à l’Agriculture, est inexistant».
Pour M. Guéguen, «la direction générale de l’Agriculture est extrêmement faible, M. Wojciechowski, le plus mauvais commissaire à l’Agriculture, est inexistant». - Union Européenne 2021

À côté de la taxonomie qui menace, par exemple, les biocarburants, il évoque une autre « faribole », « l’essentialité » qui consiste à examiner ce qui est essentiel de ce qui ne l’est pas en matière d’alimentation, de produits de luxe, de jouets… Les décisions sont subjectives qui ne sont pas prises en fonction de critères techniques ou basés sur la science.

Lobbyiste au – très – long cours sur des dossiers emblématiques, Daniel Guéguen jette un regard sur son trajet de vie et un métier particulier.

« C’est en étant consistant dans ce à quoi on croit que l’on devient un lobbyiste efficace. Le lobbyisme nécessite une forme d’empathie, il faut aimer brasser la pâte humaine, être capable de convaincre et d’avoir une forme d’autorité lorsque la situation se gâte. Je continue, à mon âge, d’être engagé sur un certain nombre de dossiers où l’agriculture est encore très présente »…

Marie-France Vienne

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