Le temps des c(e)rises

Le temps des c(e)rises

En ces «temps de crises»-selon l'expression consacrée-, voir renaître nos campagnes constitue déjà un vrai motif de satisfaction, de consolation. On sait bien que cela ne durera pas, mais on veut y croire, comme le suggère la chanson. «Il est bien court, le temps des cerises, où l'on s'en va à deux cueillir en rêvant, débordant de rêves, cerises d'amour aux robes pareilles, tombant sur la faille en gouttes de sang.». Ces paroles sont à double sens et font référence à la Semaine Sanglante (du 21 au 28 mai 1971) lors de laquelle fut écrasé le rêve de démocratie directe de la Commune de Paris. Vingt mille (!) insurgés tués ou passés par les armes; hommes, femmes et enfants.

Les crises d'aujourd'hui n'ont rien à envier à celles d'hier, si l'on considère ce qui se passe en Ukraine et un peu partout ailleurs dans le monde. Chez nous, le «Temps des Crises» est chanté sur tous les tons depuis 2020 et l'arrivée du Covid-19, premier cavalier de l'Apocalypse (Mort par contagion), suivi en 2022 de Guerre, Famine (en énergies fossiles) et Inflation. L'arbre des crises a bien fructifié, de quoi nourrir obsessions et indignations populaires, de fournir sans fin des sujets de conversation aux médias et aux réseaux sociaux. «Je papote, donc je suis!»: ainsi roucoule le monde d'aujourd'hui!

Pendant ce temps, la Terre continue de tourner, et la nature d'étaler ses miracles et ses désastres. Les agriculteurs en savent quelque chose, campés aux premiers rangs du spectacle, premiers à applaudir et derniers à huer. Nous vivons les choses, les éprouvons chaque jour en regardant pousser les plantes quand il pleut, et se dessécher quand le soleil les consume. Septembre 2022 nous voit fort occupés par les ensilages de maïs -avec un mois d'avance-, les dernières coupes d'herbe, les premiers vêlages, les agnelages désaisonnés, l'arrachage des pommes de terre... On ne s'ennuie jamais dans les fermes, et le parfum irritant des crises autour de nous ne nous fait guère éternuer. Nous cherchons des solutions.

Le temps des cerises a eu lieu en juin; les corneilles et les pies nous en ont très peu laissé il est vrai. Le temps des pommes sauvages et des noisettes est maintenant au rendez-vous, celui des framboises aussi. Que faire de tous ces fruits? Les «sûrettes» n'intéressent pas les presseurs de jus. Elles tombent au sol par milliers et fermentent; l'odeur d'alcool attire irrésistiblement les moutons et les vaches, sans oublier les sangliers, qui viennent la nuit faire la fête et se bourrer le groin en faisant la farandole autour des vieux pommiers tordus. Ils sont heureux, car cet hiver, les glands ne manqueront pas. Je n'ai jamais vu les chênes aussi chargés! Signe d'une hiver particulièrement rude? Nos parents l'affirmaient autrefois, mais avec les changements climatiques, les proverbes météorologiques d'antan ne fonctionnent plus guère...

Le réchauffement climatique chamboule nos points de repère. Il apporte sa cohorte d'ennuis, mais également des opportunités. Ainsi, ai-je lu avec surprise, sera-t-il bientôt plus rentable de planter des vignes que de semer du froment! Pas en Ardenne, bien sûr, mais dans le Bon Pays. C'est drôle comme le choix des priorités peut réserver des surprises et des aberrations! Toutes sortes d'idées bizarres fleurissent et fructifient au temps des crises. Cultiver du blé pour faire du pain est tout de même plus respectable que de produire du raisin pour obtenir du vin! Et pourtant, planter des ceps de vigne est à la dernière mode. Ce nouvel engouement de «niche» -de riches-, va-t-il accentuer la pression immobilière sur les terres agricoles?

Il ne faut plus s'étonner de rien, en ces temps de «crises», où beaucoup s'appauvrissent et certains s'enrichissent... Mieux vaut cueillir chez soi les petits bonheurs quand ils sont mûrs, et les savourer avant qu'ils ne flétrissent, car «il est bien court, le temps des cerises...».

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