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Implanter des intercultures fourragères après la sécheresse (Partie 2)

Après une sécheresse marquée, le besoin de renouveler certaines parcelles de prairies dégradées peut conduire à une réorganisation de l’assolement. L’opportunité d’implantation d’intercultures ou de cultures en fin d’été peut alors permettre de développer des stratégies de productions fourragères complémentaires. Si les hivers rigoureux sont moins fréquents et exposent moins les cultures aux gels précoces, les fins d’étés sont en revanche de plus en plus sèches et compliquent certaines implantations sous la menace de « coup de sec » après levée.

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Après la récolte des maïs, et notamment si les récoltes sont avancées, ce qui est souvent le cas après une sécheresse, les surfaces libérées peuvent contribuer à la production de fourrages si elles ne sont pas destinées à la culture de céréales. Il peut être intéressant d’opter pour des couverts végétaux valorisables soit par le pâturage soit par la récolte au printemps.

Privilégier les espèces à croissance rapide

Plus on s’avancera en automne, plus le choix des cultures à mettre en place sera restreint. Il faut donc tenter de les mettre en place le plus tôt possible dès le retour des pluies. En privilégiant ces espèces à croissance rapide, les dérobées peuvent permettre une production d’arrière-saison ou d’hiver pour le pâturage. Si les conditions climatiques l’autorisent, elles permettront d’avoir une bonne production en sortie d’hiver et pour certaines de contribuer à la reconstitution des stocks fourragers (enrubannage ou ensilage).

À cette époque de l’année, les solutions à privilégier pour les bovins comme les ovins sont les ray-grass d’Italie (RGI) alternatifs (pour pâture ou stock) voire hybrides, éventuellement le colza mais aussi les céréales. Ces cultures peuvent être implantées en pur mais on privilégiera leur association avec des trèfles (trèfle violet par exemple), ce qui améliorera la valeur alimentaire du fourrage, l’autonomie protéique de l’exploitation en réduisant d’éventuels achats de concentrés et garantira la couverture des besoins en fertilisation azotée pendant la culture, via la fixation symbiotique, et contribuera ultérieurement à réduire les besoins de fertilisation minérale des cultures suivantes.

Sur le plan technique, ces cultures doivent être mises en place le plus tôt possible sur des sols encore chauds, pour assurer une levée et un développement rapidement avant l’hiver sans s’exposer au gel. Compte tenu des conditions parfois aléatoires de levée, et afin de minimiser le montant des charges, un travail superficiel du sol peut suffire, à l’exception des dérobées implantées après maïs.

Des céréales d’hiver en pur ou en association avec des légumineuses pour des fourrages pâturés

Il est également possible d’implanter des céréales d’hiver qui peuvent être installées tard en saison et contribuer en sortie d’hiver à la ration des bovins comme des ovins par le pâturage. De nombreux travaux ont montré, et les pratiques anciennes en attestent, qu’en respectant quelques règles cette pratique est parfaitement compatible avec une récolte ultérieure en grain sans que les rendements soient significativement affectés. Cette pratique est particulièrement intéressante en élevage ovin.

Dans le cas des bovins, l’une des principales limites sera celle de la nature du sol et de sa portance. Les cultures à privilégier sont le seigle, l’avoine, le triticale ou encore le blé. Ces cultures peuvent également être envisagées pour des pâturages plus tardifs et une utilisation exclusive pour le pâturage. Dans ce dernier cas, pour une utilisation exclusivement fourragère, les semis doivent être réalisés avec une densité plus élevée que pour une production de grain et on pourra aussi utiliser des semences fermières, moins coûteuses.

Semer un mélange céréales-protéagineux dans une prairie dégradée

Le semis de mélanges céréales-protéagineux à l’automne dans des prairies ou des luzernières dégradées peut être une solution pour la production d’un fourrage au printemps suivant. Il s’agit de sursemis sans destruction des couverts déjà en place. L’objectif est de conserver la culture initiale et de profiter d’un couvert très ouvert pour implanter une culture qui produira au printemps suivant tout en laissant à la prairie le temps de se récupérer. Plusieurs essais conduits notamment en 2021 en régions Pays de Loire (Chambres d’agriculture) et le Grand Est (Arvalis) ont permis de montrer les possibilités et limites de cette technique. Si les levées sont généralement bonnes avec des mélanges de type triticale-vesce ou de triticale-avoine-vesce, elles peuvent être vite concurrencées si le couvert en place est trop présent. La condition de réussite de cette pratique est donc une culture support fortement dégradée qui laisse le temps aux mélanges semés de se développer avant le redémarrage de la prairie. L’utilisation de semences fermières reste essentielle pour assurer que ce fourrage supplémentaire soit économiquement intéressant.

Cette technique peut aussi être appliquée dans des luzernières. Des premiers essais réalisés en Pays de la Loire ont montré des résultats encourageants. Semés mi-octobre dans de la luzerne fraîchement coupée, des mélanges à base de seigle, vesce, trèfle ou féverole ont profité de la pause hivernale des luzernes pour se développer.

Les RGI et le colza

Ces deux espèces à l’implantation et au développement rapides permettent d’obtenir rapidement un fourrage vert, appétant et de bonne valeur alimentaire, avec un niveau de refus faible. Ces espèces sont bien adaptées au pâturage. L’implantation du RGI à la fin de l’été est intéressante car il permet d’avoir de l’herbe 2 à 3 mois après le semis, selon les conditions climatiques. Avec un semis de RGI au début septembre on peut espérer un rendement de 1,5 à 2 tonnes de MS par hectare avant l’hiver. Dès la sortie de l’hiver, il autorise une mise à l’herbe précoce. Les ray-grass hybrides sont un peu moins rapides à l’installation mais leur production pourra être prolongée sur 2 à 3 ans. Là encore il est souhaitable d’associer au RGI une légumineuse. La plus courante de ces associations se fait avec le Trèfle violet, lui aussi très agressif et rapide d’installation. Dans tous les cas et compte tenu de la rapidité de développement du RGI, il conviendra de choisir des légumineuses rapides d’installation, à port dressé (trèfle violet, trèfle blanc géant, trèfle incarnat…).

Pour le ray-grass d’Italie, il faut choisir de préférence des variétés alternatives qui peuvent épier et qui ont l’avantage d’être plus productives l’année du semis. Leur pâturage ou leur affouragement en vert peut se faire 50 à 80 jours après le semis en fonction des conditions climatiques. La dose de semis recommandée est de 20 à 25 kg par hectare.

Le colza fourrager en dérobée apparaît comme une ressource intéressante pour accroître l’autonomie alimentaire et réduire les charges d’alimentation des troupeaux. Le colza peut être pâturé à l’automne, 60 jours après le semis, puis en hiver si la portance du sol le permet. Dans le cas des bovins il doit être offert de façon rationnée. Pour les ovins, il n’y a pas de précaution particulière à prendre en matière de conduite de pâturage et il constitue une bonne fourragère pour réaliser un flushing. Là encore, le colza peut être associé à une autre espèce fourragère. C’est notamment possible avec du RGI, du ray-grass hybride ou encore des trèfles. Pour le colza fourrager, il faut choisir des variétés d’hiver si le semis a lieu en septembre avec une dose au semis de 8 à 10 kg/ha.

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Semer tôt les intercultures

Le choix des parcelles pour implanter une dérobée est également important. Il faut veiller à ce qu’elle ne perturbe pas trop l’assolement habituel ou remette en cause l’implantation de la culture suivante.

Quel que soit le précédent il faut semer sans attendre dès que le sol est suffisamment humide. Compte tenu des conditions aléatoires de levée, pour minimiser le montant des charges, et gagner du temps, un travail superficiel du sol suffit généralement sauf après un maïs, si la structure du sol est dégradée et pour limiter les arrières-effets des désherbants.

Pas d’apport d’azote en automne, mais des légumineuses partout où c’est possible

Après une sécheresse et pour toutes les implantations de cultures fourragères en fin d’été et l’apport d’azote minéral ou de lisier/fumier n’est ni nécessaire ni souhaitable techniquement et économiquement car il y aura une forte minéralisation et beaucoup d’azote disponible avec le retour des pluies sur des sols encore chauds.

C’est aussi une nécessité compte tenu du contexte de prix de l’azote minérale et peut-être des problèmes de disponibilité à venir. En élevage et pour les cultures fourragères, il convient d’essayer de se passer de cette matière première ou d’en limiter les usages à des cas très particuliers le justifiant. Avec l’augmentation des prix des intrants (azote, énergie, aliments, ouvrages, petit matériel…) les élevages doivent viser un maximum d’autonomie pour maintenir leur compétitivité et leurs résultats. En matière de fertilisation azotée, l’alternative à l’azote minérale existe : les légumineuses fourragères ! Il faut donc veiller à les introduire partout où cela est possible et bénéfique à la culture ou au fourrage recherché (prairies de courtes et moyennes durées, intercultures) et les cultiver en pur dès que cela est possible (luzerne, mais aussi trèfle violet, trèfle incarnat, sainfoin…).

Mieux vaut prévenir que guérir !

La gestion d’une sécheresse, surtout si elle est longue et intense peut être compliquée si l’exploitation a un niveau de chargement élevé, des exigences de performances animales nécessitant une alimentation riche et soutenue, et surtout si elle ne dispose pas de stocks d’avance.

Compte tenu des évolutions climatiques, il est malheureusement très probable que les aléas climatiques impactant les productions fourragères se multiplient sous différentes formes ; sécheresse estivale intense et longue, sécheresse printanière, printemps ou automnes humides limitant les récoltes, les durées de pâturage et dégradant la qualité des fourrages… Tous ces aléas, différents, verront leur fréquence augmenter, y compris dans un même secteur géographique, le tout sur fond d’augmentation de la température moyenne.

Cette projection annoncée, doit conduire chaque exploitation à réfléchir à ses moyens d’ajustement et de prévention de ces aléas. Cela peut se concevoir avec des reports de stocks de sécurité, la mise en place d’une diversité fourragère répartissant les dates de récoltes et donc les risques face aux aléas, la révision des objectifs de chargement ou des niveaux de production. Toutes ces voies sont à réfléchir au cas par cas, et à adapter à chaque exploitation pour assurer leur résilience.

Dans tous les cas, dans la situation d’un déficit fourrager important il conviendra de s’interroger sur la notion de stock de report, ou de marge de sécurité, et de la capacité du système à le produire en année normale. Il est relativement convenu, par expertise des anciens, la valeur de 30 % de stock de report comme marge de sécurité.

D’après Jérôme Pavie

Institut de l’Élevage

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