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Qui veut la peau du Pacte Vert?

Règlement sur l’utilisation durable des pesticides, législation sur la restauration de la nature, révision de la directive sur les émissions industrielles. Les initiatives de la commission issues des stratégies « De la fourche à la fourchette » et « Biodiversité » ont été vivement battues en brèche la semaine dernière lors de la session plénière du parlement à Strasbourg. Mais est-ce vraiment une bonne nouvelle ?

Temps de lecture : 10 min

Programmé le 10 mai, le débat Intitulé « Le rôle des agriculteurs en tant que facilitateurs de la transition verte et d’un secteur agricole résilient », a électrisé l’hémicycle et plus que jamais mis au jour les dissensions entre ses ailes gauche et droite, plus particulièrement celle les démocrates-chrétiens du groupe PPE (parti populaire européen) qui constitue la principale force politique au sein du parlement européen.

L’ombre d’une absence

Et le grand débat parlementaire n’a pas débuté de la meilleure manière. Pourtant présent dans la capitale alsacienne, le commissaire Wojcieckowski a brillé par son absence lors de ces échanges de vues particulièrement importants pour surgir un peu plus tard dans la journée lors d’un autre débat sur l’impact des importations de produits agricoles ukrainiens…

L’Irlandaise Mairead McGuinness, commissaire aux Services financiers,  a dû pallier l’absence de son collègue Janusz Wojciechowski lors des débats.
L’Irlandaise Mairead McGuinness, commissaire aux Services financiers, a dû pallier l’absence de son collègue Janusz Wojciechowski lors des débats. - UE

Une incongruité qui a fait réagir, parfois avec humour, plusieurs députés, dont le président de la commission de l’Agriculture (Comagri), Norbert Lins, qui s’est demandé « où se cachait-il donc », avant d’évoquer un « manque de respect ».

Le commissaire à l’Agriculture a été suppléé par sa collègue Mairead McGuinness, commissaire aux Services financiers, qui avait l’avantage d’avoir longtemps siégé à la Comagri dont elle fut une membre particulièrement active.

Le secteur agricole à la hauteur !

Faut-il encore le rappeler, les agriculteurs jouent un rôle clef dans un secteur qui réussi à démontrer toute sa résilience en ces temps de défis imposés par les crises successives. Ce ne sont pas seulement des producteurs et des intendants de l’environnement. Ils représentent l’un des secteurs les plus importants dès lors qu’il s’agit de prendre à bras-le-corps les conséquences du changement climatique.

Justement, la perte de biodiversité, la pénurie de ressources, la multiplication des épisodes de sécheresse ne constituent-elles pas les plus grandes menaces auxquelles l’UE sera confrontée au cours des prochaines décennies ?

Mais ce n’est pas tout. Le conflit russo-ukrainien a, par ailleurs, mis en évidence l’importance de la résilience des systèmes agricole et alimentaire alors que les agriculteurs européens ont dû surmonter une hausse vertigineuse des coûts de production et une disponibilité d’engrais en berne.

Il aura aussi fallu compter, toujours en 2022, sur un été qui a été le plus sec des cent dernières années. Malgré ces difficultés, on peut clairement affirmer que les agriculteurs ont été à la hauteur des enjeux pour pérenniser la chaîne d’approvisionnement alimentaire.

 

Nécessité d’une transition verte

C’est dans ce contexte que la commission insiste sur la nécessité d’un système agricole plus durable, raison pour laquelle elle demande un examen conjoint de ses propositions issues du Pacte Vert.

« La crise climatique est une réalité, la perte de la biodiversité en est une autre. Gérer la qualité de l’air, du sol (dont 60 % sont dégradés en Europe), de l’eau est essentiel » a d’ailleurs insisté la commissaire McGuinness, en précisant que les cultures dépendent de la pollinisation. « Or le déclin de la population d’insectes pollinisateurs impactera la production alimentaire ».

Ces mêmes insectes constituent les ennemis naturels des nuisibles dont ils contribuent à la limitation des dégâts.

Pour la commissaire irlandaise, « les agriculteurs sont au cœur même de nos préoccupations, ils savent que la gestion des ressources hydriques et des sols est essentielle pour le maintien de la production alimentaire de l’UE ».

« L’agriculture offre des solutions pour atténuer les effets du changement climatique en restaurant les ressources naturelles grâce à leurs pratiques (rotation des cultures, TCS, stockage du carbone…). Nos systèmes agricoles peuvent être régénératifs et doivent s’inscrire dans une démarche d’économie circulaire ».

La restauration de la nature et la législation y afférente constituent, selon la commission, l’élément clef de la stratégie « Biodiversité ». L’Exécutif, par la voix de M. McGuinness, a, en tout cas, réitéré sa volonté de sa mise en œuvre « pertinente et cohérente » même s’il a reconnu, au cours de ces dernières semaines, le contexte inédit auquel l’UE est confrontée.

 

Le Pacte Vert sous le feu nourri des attaques

Le plaidoyer de la commission, malgré son ouverture à une révision de l’interdiction totale des pesticides dans les zones sensibles, n’a pas convaincu nombre d’élus, loin s’en faut. Ça grinçait des dents à la droite de l’échiquier politique, les opposants arguant que l’on demandait déjà beaucoup, voire trop, aux agriculteurs qui contribuent depuis des années aux objectifs en matière de protection du climat et de l’environnement.

Il faut dire qu’il existe 80 initiatives législatives en la matière dont 30 avec un impact direct sur les agriculteurs (loi sur la restauration de la nature, bien-être animal, les systèmes alimentaires durables, loi sur les émissions…) qui « les poussent dans leurs derniers retranchements » s’est emporté un élu, lequel a été rejoint dans son propos par l’une de ses collègues, la conservatrice tchèque Veronika Vrecionova, qui « refuse d’étouffer les agriculteurs sous la bureaucratie en leur attribuant de nouvelles tâches au lieu de les laisser se concentrer sur leur rôle initial de production de denrées alimentaires ».

Et de lourdement tacler la commission qui n’écouterait pas les agriculteurs, en particulier le commissaire Timmermans, en charge du Pacte Vert, qui n’aurait jamais été à leur rencontre. « Il suffit de voir ce qui se passe dans son pays, les Pays-Bas » a même osé la représentante du Groupe des Conservateurs et Réformistes européens.

Quand Frans Timmermans a les oreilles qui sifflent

Pour Juan Ignacio Zoido Alvarez, un autre représentant du PPE, la politique environnementale voulue par le socialiste néerlandais n’est rien moins que « la chronique d’une catastrophe annoncée ».

Avec une perte en termes de production agricole, cette politique signerait un retour en arrière alors que la guerre fait rage aux portes de l’Europe. « Arrêtez d’imposer des fardeaux supplémentaires, car on ne peut mener des politiques environnementales sans écouter ceux qui en seront les premières victimes » a prévenu l’élu espagnol.

La pluie d’attaques à l’encontre du Pacte Vert s’est encore intensifiée avec l’intervention d’une députée conservatrice polonaise selon laquelle les agriculteurs ne veulent plus d’une Europe qui leur impose des mesures vertes aussi rapidement, eux qui sont « las d’être guidés par des politiques arbitraires et hors sol, las d’entendre parler de transition verte en foulant aux pieds leur expérience alors qu’ils sont dépositaires d’un savoir traditionnel ».

 

La droite veut stopper les initiatives « hors sol » de la commission

La démocrate-chrétienne française Anne Sander était, elle aussi, à l’offensive pour dénoncer les propositions de la commission qui ont, selon elle, entraîné un important nombre de nouvelles contraintes « sans aucune contrepartie pour le monde agricole et, surtout, sans se préoccuper ni de la sécurité alimentaire, ni de la sécurité énergétique ».

Elle a notamment cité le règlement sur les pesticides, la restauration de la nature, et l’inclusion des bovins dans la directive sur les émissions industrielles qui sont, à ses yeux, autant de textes qui font la part belle à « l’agribashing » et sont synonymes de punitions pour les filières agricoles.

« Comment donner envie à des jeunes de s’installer dans ces conditions » a-t-elle questionné tout en fustigeant des textes qui prônent la décroissance et essaient de faire croire que pour sauver la planète il suffit d’arrêter de produire ?

Elle a, en tout cas, synthétisé à elle seule la position de son groupe, le PPE, bien décidé à défendre sa vision du mieux produire en s’orientant vers des solutions qui valorisent le travail des agriculteurs pour la planète. Avec l’ensemble des membres de sa formation, elle attend de la part de la commission des propositions concrètes et positives sur les NBT, le plan protéines ou encore la certification carbone.

 

Un champ de manœuvres électorales ?

Le PPE, parlons-en… Rien d’étonnant à cette salve de critiques quand on sait que ce groupe a adopté, lors de son assemblée politique qui s’est tenue le 5 mai dernier à Munich (Allemagne), une déclaration sur l’agriculture dans laquelle il rejette les propositions de la commission sur l’utilisation durable des pesticides et sur la restauration de la nature.

Derrière les très nombreuses attaques frontales, d’aucuns ont cru déceler une offensive de la droite à un an des élections européennes du printemps prochain. C’est le cas de la socialiste espagnole Clara Aguilera, qui a clairement accusé le PPE d’utiliser les agriculteurs comme slogan et de profiter de ce débat pour mener une campagne électorale pour les séduire.

L’Irlandais Mick Wallace, représentant du groupe de la gauche, a été encore plus loin en affirmant qu’au congrès du PPE, « on a décidé de tuer la législation sur la réduction des pesticides et de la restauration de la nature ».

Pour cet élu, personne, en Europe, ne pourrait trouver un scientifique pour considérer que cette loi représente une menace pour la production alimentaire. « En fait, le PPE est là pour défendre les intérêts de l’industrie des pesticides ».

 

« Pas de nature, pas de nourriture »

Comme un vertige. Comme une césure dans l’atmosphère lorsque l’aile gauche de l’hémicycle prend son envol pour défendre, parfois avec emphase, le verdissement du secteur agricole.

L’écologiste français Claude Gruffat a évoqué la sixième extinction de masse à laquelle nous faisons face Parmi les espèces en danger, des vertébrés mais aussi des insectes. Les conséquences sur l’homme sont directes : les trois quarts de nos cultures ont besoin d’être pollinisées par des insectes.

Pour l’élu français, la droite de l’hémicycle a décidé de nier les constats scientifiques sur ce sujet. « Vouloir rejeter la loi sur la restauration de la nature et le règlement sur l’usage durable des pesticides pousse les agriculteurs non pas au bord, mais dans le précipice » tant ces deux lois permettent de poser, selon lui, les fondations d’un nouveau modèle agricole qui déboucherait enfin sur une agriculture plus résiliente, pourvoyeuse d’emplois et de valeur ajoutée.

Se faire les chantres du statu quo, les apôtres de l’agro-industrie, du libre-échangisme et l’avocat d’une Pac qui accorde 80 % des fonds à 20 % des plus grandes exploitations est « irresponsable » surtout quand on sait que les pertes agricoles liées au changement climatique ont déjà triplé ces dernières années en Europe.

« Pas de nature, pas de nourriture, pas de nature, pas d’agriculteurs » a quant à elle résumé l’écologiste allemande Anna Deparnay-Grünenberg pour qui le projet commun doit être de réintégrer la nature à travers la loi sur sa restauration, de garantir la transformation des pratiques et non de l’entraver et d’agiter le chiffon rouge de l’insécurité alimentaire comme le font les représentants démocrates-chrétiens.

Politique de l’autruche

Interrogés à la sortie de l’hémicycle plusieurs eurodéputés ont salué les textes proposés par la commission, lesquels constitueront une aide dans la réduction de la dépendance aux pesticides qui ont un impact sur la santé des agriculteurs.

« Tourner le dos à la restauration de la nature et au renforcement de la résilience des écosystèmes, c’est tout simplement enfouir la tête dans le sable ».

Une autre députée écologiste allemande, Jutta Paulus, s’est alarmée de la volonté d’une partie du parlement de faire l’impasse sur des législations permettant de préserver les écosystèmes « menacés comme jamais ils ne l’ont été ». Elle a appelé, dans la foulée, les élus démocrates-chrétiens à se rendre sur le terrain et à travailler de manière constructive avec les écologistes et autres forces de gauche.

Le PPE s’est aussi attiré les foudres du socialiste français Éric Andrieu, dont l’assaut fut, à coup sûr, le plus percutant. À la tribune, il n’a pas hésité à dénoncer « le pur populisme » du groupe à un an des élections et sa volonté de flatter les représentants des multinationales de l’agrochimie et de l’agro-industrie, lesquels réalisent, dans cette crise, « d’énormes bénéfices au détriment des agriculteurs et des consommateurs ».

Pour M. Andrieu, le camp choisi par le patron des démocrates-chrétiens, Manfred Weber, n’est pas celui des agriculteurs, mais celui de la finance et des dividendes.

La science européenne a modélisé une agriculture sans phyto pour 2050 en retrouvant la voie de l’agronomie et de la régulation des marchés.

« Mais il est vrai que ces alternatives apporteront moins de bénéfices aux multinationales. Alors que le nombre d’agriculteurs ne cesse de diminuer et que le Pacte Vert que vous dénoncez nécessite une augmentation de leur nombre pour gagner le défi climatique et de la biodiversité, le PPE s’est mué en porte-parole du monde de l’argent et en fossoyeur de l’agriculture européenne »

« Sortez de cette posture, l’alimentation, la santé humaine et la biodiversité valent bien mieux » a-t-il enfin cinglé.

Aussi passionnantes qu’inquiétantes, ces passes d’armes en appelleront d’autres dans les semaines à venir au sein des différentes assemblées…

Marie-France Vienne

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