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Face aux doryphores, l’autorisation d’urgence du Calantha sous le feu des critiques

Calantha… Le nom de ce pesticide ne vous dit peut-être rien… Mais celui-ci bénéfice d’une autorisation « 120 jours » afin de permettre aux patatiers belges de lutter contre les doryphores. Reposant sur une technologie nouvelle, ce produit, toujours en attente d’autorisation définitive au sein de l’Union européenne, a fait la une de l’actualité la semaine dernière. Mais pourquoi ?

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Mi-mars, le Service public fédéral Santé publique, Sécurité de la chaîne alimentaire et Environnement annonçait, par la voix de Phytoweb, avoir accordé une autorisation d’urgence au produit pharmaceutique Calantha (40396P/B/120) à base de 8,4 g/l de Ledprona, afin de permettre aux producteurs de pommes de terre et de plants de lutter contre les doryphores. La période d’usage autorisé, entamée le 1er mai, prendra fin le 23 août prochain.

Cet insecticide, développé par la société américaine GreenLight Biosciences, a la particularité d’être le premier à reposer sur une technologie dite ARNi (ARN interférant, lire encadré) assurant, selon ladite société, une activité hautement spécifique vis-à-vis des doryphores. « Il a été conçu pour ne pas nuire aux abeilles, ni aux insectes auxiliaires ou à d’autres organismes non ciblés », ajoute-t-elle.

Aucun insecticide de ce type n’a jamais été autorisé sur le marché européen.

Toujours en attente d’une autorisation européenne

Le Ledprona, matière active déjà utilisée aux États-Unis, est en cours d’évaluation avant sa potentielle mise sur le marché officielle au sein de l’Union européenne. La Belgique, en tant qu’état rapporteur, est d’ailleurs en charge de cette démarche pour le compte de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa). Le rapport d’évaluation se trouve déjà entre les mains de l’Efsa et fera prochainement l’objet d’une consultation publique.

Notre pays n’a toutefois pas attendu ce moment pour octroyer l’autorisation d’urgence susmentionnée. Ce qui n’est pas du goût de Nature & Progrès Belgique et de Pollinis. Les deux associations ont, en effet, décidé d’attaquer cette autorisation devant le Conseil d’État. Leur objectif : faire annuler l’autorisation d’urgence du Calantha, « dont les risques environnementaux (à long terme) n’ont pas été évalués », insistent-elles.

Au-delà des potentiels risques environnementaux, la mise sur le marché, même temporaire, de ce nouveau produit peut surprendre. En effet, mi-mars, la pression future en doryphores et l’impact de ces ravageurs sur les cultures ne pouvaient encore être estimés. Comme le confirme la Fiwap, celle-ci est variable d’une année à l’autre et dépend de divers facteurs tels que la survie hivernale, la précocité de la saison, la coïncidence entre l’émergence des doryphores et la disponibilité du feuillage de pommes de terre… Soit autant de critères qui ne seront connus que dans les jours ou semaines à venir.

Par ailleurs, les patatiers ont déjà accès à un portefeuille de produits de lutte relativement large, reposant sur diverses matières actives, mais aussi à des solutions biologiques et à la lutte mécanique (balai à doryphores, testé notamment par la Fiwap dans le cadre du projet Dorypot). À ce stade, aucun manque de solutions ne transparaît de manière manifeste.

À moyen terme toutefois, la perte de divers insecticides actuellement commercialisés rend nécessaire la disponibilité d’une nouvelle matière active au mode de fonctionnement différent. Dans ce contexte, et compte tenu du fait que cette échéance s’inscrit dans le moyen terme et qu’un dossier d’agréation a déjà été déposé auprès des autorités compétentes, certains s’interrogent quant à la nécessité de recourir à une autorisation « 120 jours ».

Deux visions opposées

GreenLight Biosciences estime, pour sa part, que cette autorisation « répond à la gravité des infestations actuelles et aux difficultés croissantes liées à la gestion des résistances aux solutions chimiques conventionnelles ». Elle estime donc que le Calantha constitue une solution complémentaire aux produits actuels, tout en ne laissant aucun résidu détectable sur les pommes de terre récoltées.

Nature & Progrès Belgique et Pollinis affirment, quant à elles, qu’aucune circonstance particulière ne justifie l’octroi d’une autorisation d’urgence en matière de lutte contre les doryphores.

La lutte contre les doryphores doit reposer sur l’alternance  des matières actives afin d’éviter l’apparition de résistances.
La lutte contre les doryphores doit reposer sur l’alternance des matières actives afin d’éviter l’apparition de résistances. - J.V.

Une procédure détournée ?

Les deux associations estiment encore que la Belgique détourne la procédure dédiée aux autorisations d’urgence pour autoriser un pesticide dont la substance n’a pas encore été approuvée et évaluée au niveau européen.

« La réglementation impose un cadre très strict pour recourir aux dérogations d’urgence et l’autorisation du Calantha, en Belgique, pour lutter contre le doryphore ne respecte aucune de ces conditions : une série d’alternatives préventives, mécaniques et chimiques existent pour lutter contre ce ravageur, et aucune circonstance particulière n’existe pour justifier d’utiliser dans l’urgence ce nouveau produit au-dessus duquel planent encore tant d’incertitudes sur son innocuité », détaille Virginie Pissoort, responsable du plaidoyer pour Nature & Progrès.

Julie Sohier, pour Pollinis, abonde dans la même direction : « Il est extrêmement préoccupant de constater que le fabricant a obtenu une dérogation d’urgence alors que les évaluations, déjà peu adaptées en l’état, sont encore en cours et que l’urgence de la situation est très discutable. Cette décision s’apparente à un véritable passage en force pour imposer les pesticides génétiques en Europe ».

Les deux associations, outre l’action posée auprès du Conseil d’État, appelle encore l’Union européenne « à ne pas autoriser de pesticides dont la substance active n’a pas fait l’objet d’une évaluation des risques finalisée et qui n’a pas encore été approuvée ».

Entre maux législatifs… et innovations technologiques

Contacté par nos confrères du Soir, le Spf Santé publique, Sécurité de la chaîne alimentaire et Environnement explique que « les représentants des Régions au sein du comité d’agréation des pesticides ont estimé que les alternatives existantes ne permettaient pas d’assurer une protection adéquate de la culture de la pomme de terre pour la saison à venir ». La résistance développée par le doryphore à certaines matières actives commercialisées en Belgique est mise en avant, justifiant de la sorte l’autorisation octroyée au Calantha. Un argument avancé par GreenLight Biosciences également.

In fine, ce dossier peut être lu de diverses manières. Premièrement, il rappelle combien les procédures d’agréation d’un nouveau produit de protection des plantes peuvent être longues, poussant certains États membres à recourir aux autorisations d’urgence, en bien ou en mal selon le point de vue et, très certainement, selon la culture concernée. Il illustre également les avancées technologiques faites en matière de lutte contre les ravageurs, mais aussi l’importance de s’assurer de leur innocuité vis-à-vis des organismes non-cibles avant leur mise sur le marché. Enfin, transparaissent en filigrane les difficultés croissantes rencontrées par les producteurs dans un contexte où les solutions de lutte disparaissent alors que les alternatives pleinement validées peinent parfois à émerger…

Jérémy Vandegoor

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