Gâchis parmentier

Gâchis parmentier

Dans l’émission, les fermiers (appelés ici « patatiers » par les journalistes) étaient un peu décrits comme les patates héroïnes du clip vidéo : « De nos jours, la vie est dure, quand on est une petite patate. Qu’on soit mûr ou pas mûr, il faut bien se tenir sur ses pattes. Alors, mon petit gars, si t’es une petite patate comme moi, écoute bien ces paroles, si tu ne veux pas finir à la casserole. (…) Alors, mon petit gars, (…), j’te conseille de courir vite, si tu ne veux pas finir taillé en frites ! (…)Ces paroles, écoute-les bien, si tu ne veux pas finir dans un gratin ! ».

Cultiver les pommes de terre, c’est tout un métier ! Chez nous en Ardenne, seuls quelques rares multiplicateurs produisent des semences. Ils sous-louent à gauche et à droite de grandes surfaces, pour une seule année chaque fois, afin de travailler des terres vierges de toute maladie. Dans le Hainaut et le Bon Pays, j’imagine qu’il est impossible de trouver des parcelles qui n’ont pas vu de pommes de terre depuis vingt ans. Les locations annuelles doivent être très chères dans ces régions ! 500 ? 1000 €/ha ? Davantage, si affinité ? Avant même de planter la moindre petite patate, les cultivateurs spécialisés doivent investir des sommes folles, sans être certains d’obtenir une bonne récolte, sans savoir si celle-ci leur sera achetée pour un bon prix. Voilà pourquoi ils n’hésitent pas à signer des contrats avec de gros acheteurs, ces usines à frites vilipendées par « Investigation ».

Ah, ces incorrigibles journalistes ! Toujours avides de sensationnalisme ! Images et interviews à l’appui, ils montent toute une histoire à leur guise, et ne diffusent que les séquences qui appuient leur thèse. Ils sortent des paroles et des faits hors de leur contexte, ne montrent que ce qui les intéresse, et travestissent gaiement les vérités. Ici, la petite patate est passée à la casserole ! « Investigation » a déballé tout un catalogue de misères : usines polluantes, affairistes sans vergogne, accidents de travail, agriculture industrielle et pommes de terre sans goût, spéculation sur les terres, surexploitation de celles-ci, invasion des sols français à la frontière du Hainaut, contrats abusifs entre producteurs et acheteurs… De quoi vous dégoûter pour longtemps des frites précuites surgelées !

Ceci dit, le fait de dénoncer les pratiques de l’industrie et du commerce agroalimentaires n’est pas du tout pour me déplaire… Mais dans cette émission, victimes et coupables étaient jetés dans la même benne à ordures, avec de grosses fritures sur les lignes d’explication, et un effarant arrière-goût d’agribashing. Les grands opérateurs de la frite hennuyère en ont pris plein leur sachet, sel à gogo, sans mayonnaise, sauce ultra-piquante, surtout l’usine de Comines-Warneton. De son côté, comme d’habitude, l’image de marque des cultivateurs a été écrasée sans beaucoup de pitié en une purée fort gratinée : pommes de terre récoltées dans la boue ; hangars remplis de monstrueuses patates Innovator ; pulvérisateurs arrosant au canadair la campagne verdoyante ; témoignage de ce fermier contrit d’être contraint de cultiver industriellement, et de manger les autres agriculteurs pour ne pas être mangé lui-même. « Patates : ton univers impitoyable glorifie la loi du plus fort ! », comme dans le feuilleton « Dallas ».

Les médias choisissent un angle de vue et creusent selon un axe bien précis. C’est réellement l’impression qu’ils donnent, le plus souvent, quand ils abordent un sujet agricole. Ils caressent le public dans le sens du poil. De nos jours, la pensée dominante dépeint notre agriculture conventionnelle comme polluante, destructrice de biodiversité, productrice de malbouffe. Nous autres, (sur)exploit(és)ants agricoles, sommes des petites patates pourries, à fourrer tous dans un même sac : éleveurs (bovins laitiers ou à viande, volailles, porcs) ou cultivateurs (céréales, betteraves, pommes de terre). Lors de cette émission consacrée aux industriels de la frite, « Investigation » a rimé par moments avec « Divagation ». « De nos jours la vie est dure, quand on est une petite patate. Qu’on soit mûr ou pas mûr, il faut bien se tenir sur ses pattes… ». Et courir vite, si on ne veut pas être taillé en frites…

Un beau gâchis parmentier !

Le direct

Le direct