Les ouvrages anciens, véritables témoins de l’évolution des connaissances fruitières

Deux exemples d’ouvrages anciens : « La culture et la taille des arbres fruitiers »,  par Désiré Buisseret (à gauche) et « Manuel de l’amateur de fruits », par Eduard Pynaert.
Deux exemples d’ouvrages anciens : « La culture et la taille des arbres fruitiers », par Désiré Buisseret (à gauche) et « Manuel de l’amateur de fruits », par Eduard Pynaert.

Comme les bons romans, les livres techniques sont d’excellents témoins de leur temps parce qu’ils font part de la situation à l’époque où ils ont été écrits, ainsi que des préoccupations majeures du secteur fruitier. Ceux qui en détiennent ont intérêt à les conserver et à les consulter si l’arboriculture les motive, et sinon à les donner à d’autres qui certainement en feront bon usage.

Heureusement, certains anciens ouvrages techniques de bon niveau ont été réédités après révision, ou simplement réimprimés : ils permettent de sortir de l’oubli des connaissances qui avaient été acquises, et des pratiques anciennes qui restent d’actualité.

Nous nous limiterons aux publications nombreuses en langue française originaires de Belgique et de France au 19ème  siècle ; il existe aussi un grand nombre d’ouvrages en anglais publiés au Royaume-Uni et, par la suite, aux États-Unis. Nous n’envisagerons que les ouvrages consacrés aux fruits des régions tempérées, mais il en existe de nombreux autres qui traitent des fruits exotiques : ananas, bananes, olives, raisins et principalement agrumes, en raison de la mode des orangeries à partir du 18ème  siècle.

Le progrès des connaissances : un élément essentiel

Vers la fin du 18ème  siècle, alors que les lois de la génétique étaient encore inconnues, Nicolas Hardenpont et Jean-Baptiste Van Mons créent par croisements de nombreuses variétés fruitières.

Au milieu du 19ème  siècle, les connaissances en physiologie végétale se développent grâce aux progrès de la chimie : le rôle de la nutrition minérale permet d’expliquer la croissance des plantes ainsi que la photosynthèse. Ce processus d’élaboration dans les chloroplastes de matière verte à partir d’eau et du CO2 de l’atmosphère sous l’effet du rayonnement solaire est de mieux en mieux compris. Ainsi il devient possible d’orienter la croissance des plantes dans un sens plus favorable en gérant mieux leur culture.

Au début du 20ème  siècle naît une nouvelle discipline scientifique : la génétique. Si les découvertes du moine Gregor Mendel dataient d’une cinquantaine d’années, leur diffusion dans le monde des scientifiques a tardé puisque Mendel ne faisait pas partie de ce monde : il ne publiait pas et ne participait pas à des colloques ou à des congrès.

L’amélioration des espèces fruitières progressa en efficacité, par la sélection de gènes dominants transmis lors de croisements et associés dans des variétés nouvelles de plus en plus performantes sur le plan de la productivité, de la qualité des fruits et de la résistance aux bio-agresseurs. Ce progrès des savoirs se reflète dans les livres anciens puisqu’ils veulent être à la pointe des connaissances du moment.

Depuis, au 20ème  siècle, la physiologie des arbres fruitiers a encore fait bien d’autres progrès. Ce fut le cas après la découverte des hormones végétales, la connaissance des mécanismes de fécondation des fleurs et des rythmes de croissance, sans oublier le phénomène de dormance.

L’étude de la vie intrinsèque des fruits après récolte a permis de les conserver plus longtemps sans altérer leur qualité. À ce jour, l’induction florale reste un phénomène qui, à cause de sa complexité, n’a pas encore trouvé une explication complète.

Par une meilleure connaissance des bio-agresseurs de nos cultures fruitières : insectes, acariens, cryptogames, bactéries, virus, et autres…, de nouvelles stratégies de lutte, qu’elles soient préventives, de barrage ou curatives ont vu le jour, en respectant mieux les équilibres naturels.

Des livres et des périodiques

Il existe plusieurs catégories de livres consacrés à l’arboriculture fruitière : certains sont de type généraliste en envisageant la création et l’entretien d’un verger d’amateur diversifié. D’autres sont plus spécialisés ; on n’y parle par exemple que d’une seule espèce fruitière (le pêcher, le pommier…) ou d’un seul aspect technique (la taille, la multiplication, la description des variétés…). Les ouvrages anciens consacrés à la culture de la vigne sont très nombreux, en raison de l’importance économique considérable de ce secteur. Il y a une séparation nette entre l’arboriculture fruitière et la viticulture : les livres parlent de l’une ou de l’autre, rarement des deux.

Antérieurement au 19ème  siècle, un certain nombre d’ouvrages ont été consacrés aux plantes cultivées pour leurs fruits, par exemple au 16ème  siècle ceux publiés par Rembert Dodoens en 1554, par Pietro Mattioli en 1557 et par Olivier de Serres. Au 17ème  siècle, les progrès de l’imprimerie permettent de meilleures illustrations dans les publications d’Abraham Munting ou de Jean de La Quintinie. Au 18ème  siècle paraissent les premières pomologies : celles de Johann Knoop et d’Henri Duhamel du Monceau. Pour le début du 19ème  siècle, on retiendra le nom de Louis Noisette.

Aux amateurs d’arboriculture fruitière intéressés par les livres anciens, signalons qu’à Namur, la bibliothèque universitaire Moretus Plantin détient un patrimoine très riche à ce sujet ; il avait fait en 1992 l’objet d’une exposition dont le catalogue (266 pages) richement illustré a été publié sous le titre « Livres de fruits du 16ème au 20ème  siècle ».

Le 19ème  siècle, l’âge d’or

Au 19ème  siècle, et surtout dans sa seconde moitié, les publications traitant d’arboriculture fruitière en langue française sont devenues de plus en plus nombreuses en Belgique tout comme en France. Elles ont largement contribué à la diffusion des connaissances techniques chez les amateurs et à l’engouement très important pour l’arboriculture. La liste qui suit n’est pas exhaustive ; elle est le témoin de cette mode.

Ouvrages publiés en Belgique :

– en 1850 : « Traité théorique et pratique de la taille des arbres fruitiers », 180 pp, par Laurent de Bavay, créateur de l’École d’horticulture de Vilvorde en 1848 ;

– en 1856 : « Cours pratique de la culture et de la taille des arbres fruitiers », 184 pp, par Xavier de Bavay, fils du précédent, directeur de l’École de Vilvorde. Plusieurs éditions ultérieures ;

– en 1866 : « Manuel de l’amateur de fruits », 384 pp, par Eduard Pynaert, professeur à l’École d’Horticulture de Gendbrugge. Il a aussi publié en 1861 un ouvrage traitant de la culture forcée ou retardée sous serres ;

– en 1871 : « Traité de la culture et de la taille des arbres fruitiers », 434 pp, par Léopold-Guillaume Gillekens, directeur de l’École de Vilvorde. Plusieurs éditions, la 5ème en 1901,

– en 1880 : « La culture et la taille des arbres fruitiers », 340 pp, par Désiré Buisseret. Il s’agit de la 5ème  édition.

– en 1886 : « Cours d’arboriculture », 219 pp, par Étienne Griffon, professeur à l’École d’arboriculture de Tournai.

Planche extraite  de l’« Annales de l’horticulture  en Belgique » (décembre 1872), consacrée à la cerise de la variété  Bigarreau- Wellington.
Planche extraite de l’« Annales de l’horticulture en Belgique » (décembre 1872), consacrée à la cerise de la variété Bigarreau- Wellington.

Pour les enseignants, les ouvrages qu’ils ont publiés étaient le support matériel de leurs cours. Pour l’école de Vilvorde par exemple, les ouvrages que Gillekens et plus tard de Ickx, Dufour ou Van Cauwenberghe ont laissés à la postérité attestent de leur compétence.

Parmi les nombreux ouvrages publiés en France à cette époque sur le même sujet, citons, en 1853 : « Traité de la taille des arbres fruitiers » par J-A.Hardy, jardinier-en-chef des Jardins du Luxembourg à Paris de 1836 à 1859. Une douzaine d’éditions. À partir de la 7ème  édition, publication par son fils A-F.Hardy, directeur de l’École d’horticulture de Versailles. La douzième édition compte 436 pp. Ouvrage traduit en néerlandais, allemand et italien.

Ce monde de scientifiques et d’érudits n’était pas un océan pacifique. Il fut traversé par un certain nombre de tempêtes dont la violence fait actuellement peine à croire comme le montrent les deux exemples qui suivent.

Lorsqu’en 1836 et 1837, J-B. Van Mons (1765-1842), professeur à l’Université de Louvain publia sa « Pomologie belge », il mentionna que les variétés fruitières anciennes subissaient une dégénérescence due au nombre d’années depuis le semis de la graine initiale. Elle se traduit par une perte de vigueur, la « gangrène » des branches et l’impuissance à fructifier : fleurs moins nombreuses et n’évoluant guère en fruits. La décadence se produit après 200-300 ans et parfois moins pour des variétés très fertiles. Selon Van Mons, les variétés pouvaient être rajeunies par des semis successifs de pépins produits dans les premiers fruits de jeunes arbres. Ses essais furent réalisés sur poiriers : on observe à chaque génération une amélioration des arbres, et vers la cinquième génération, les résultats sont très satisfaisants ; à la huitième génération, la croissance est bonne et les fruits de qualité. D’autres pomologues, dont Alexandre Bivort, poursuivirent l’expérimentation au-delà de 10 générations.

Cette théorie fut contestée par ceux qui, en la mettant en pratique n’obtinrent pas des résultats satisfaisants pour des raisons qui dépendaient d’eux, même si Van Mons reconnut certaines erreurs dans sa procédure.

Sa vie fut aussi marquée par une série de contrariétés : en 1819, expropriation de sa pépinière qui comptait plus de 80.000 arbres, dont une partie est transplantée à Louvain ; en 1832, lors du siège d’Anvers, occupation de la pépinière par l’armée puis expropriation pour édifier une usine à gaz ; décès de son second fils en 1837… En 1844, ce qui restait de sa pépinière fut transféré à Saint-Rémy-Geest par A. Bivort, créateur de la Société Van Mons.

Lorsqu’en 1871, L. Gillekens publia son « Traité de la taille et de la culture des arbres fruitiers », il fut l’objet de vives critiques de la part de E. Morren, Professeur de botanique à l’Université de Liège, qui contestait une série de onze notions scientifiques concernant l’anatomie et la physiologie des arbres fruitiers. Après un échange de correspondances, une première discussion publique eut lieu à la Société royale de botanique de Bruxelles le 3 septembre (ou décembre ?) 1871 devant 50 personnes. Les onze points litigieux furent abordés dans une ambiance de plus en plus « orageuse » parce que chacun restait sur ses positions. Après un échange de vues à propos de l’existence de la sève niée par le Professeur Morren, ce dernier se leva en se fâchant, et la séance fut levée…

De nombreux bulletins périodiques

Le 19ème  siècle vit aussi la création de plusieurs bulletins périodiques édités par des associations ou des sociétés savantes qui regroupaient des arboriculteurs professionnels chevronnés, des enseignants, des pépiniéristes, des amateurs d’horticulture expérimentés et d’autres personnes intéressées par cette activité. Elles publièrent les résultats de leurs travaux et activités.

C’est le cas par exemple des « Annales de l’horticulture en Belgique » publiées mensuellement à partir de 1861, de la « Belgique horticole » publiée à partir de 1851, et des « Annales de pomologie belge et étrangère » : 8 volumes publiés de 1853 à 1860 sous la direction de A. Bivort.

Au vingtième siècle

Dans l’Entre-deux-guerres, les publications consacrées à l’arboriculture fruitière prennent un caractère plus scientifique en raison du progrès des sciences et plus professionnel suite au développement de l’arboriculture fruitière commerciale et à la régression de l’arboriculture d’amateurs. Ainsi naissent les périodiques « Le Fruit belge » qui paraîtra de 1933 à 2005 et la « Belgische Fruit Revue », qui après fusion avec le journal du Boerenbond s’appelle actuellement « Fruit ». Ces périodiques attestent de la vitalité des associations professionnelles qui les éditent.

Les manuels d’arboriculture fruitière, de plus en plus nombreux, connaissent la même évolution qui s’accentue encore après la Deuxième Guerre Mondiale : en Allemagne sous la plume de Hilkenbaumer et le « Lucas » publié à partir de 1866 et dont la 30ème  édition est datée 1981 ; aux États-Unis, Chandeler ; en France, Coutanceau, Delbard, Bretaudeau et Gautier ; aux Pays-Bas, Sprenger pour ne citer que les principaux.

Au fil du temps, les progrès techniques de l’imprimerie ont apporté de nombreuses améliorations aux éditions, spécialement en ce qui concerne les illustrations : en noir et blanc, on est passé du dessin au trait à des gravures de plus en plus fines et précises, puis aux photographies ; les premières illustrations en couleurs étaient coloriées à la main, ce qui explique les différences de teintes entre plusieurs exemplaires d’un même ouvrage ; vint ensuite la chromolithographie et bien plus tard la quadrichromie qui donne une représentation bien plus poche de la réalité.

Rechercher et trouver des livres anciens

La recherche de livres anciens consacrés à l’arboriculture fruitière s’apparente à la pêche à la ligne ! Même en recherchant les meilleurs emplacements, les résultats sont très incertains. En cinquante-cinq ans d’activité dans le secteur fruitier, notre collection de livres anciens a été constituée de quatre manières : quelques ouvrages ont été donnés par des amateurs plus âgés ou par des personnes qui vidaient l’habitation d’un aïeul décédé ; il y eut aussi des trouvailles par hasard (ainsi, à la brocante dominicale de Spa, toute la série des cours d’E. Van Cauwenberghe à Vilvorde dans les années 1940) ; les magasins d’association comme Oxfam ou la Ressourcerie namuroise ; et enfin les bouquinistes professionnels qui pratiquent en général des prix élevés. Dans ce cadre une excursion à Redu, village spécialisé dans la vente de livres plus ou moins anciens, peut parfois réserver d’agréables surprises. Chez certains bouquinistes, les livres sont classés par rubriques, ce qui permet une recherche rapide, tandis que chez d’autres la recherche s’apparente à une prospection archéologique. La découverte d’un livre ancien après de patientes prospections peut procurer au collectionneur une certaine joie.

Dans la suite, nous analyserons le contenu d’un certain nombre de livres anciens. Elle permet de retracer l’évolution de l’arboriculture fruitière professionnelle dans les siècles précédents. D’une activité agricole associée à de l’élevage, elle est devenue une activité à part entière très spécialisée, tandis que la vogue que l’arboriculture d’amateurs avait connue aux 18ème et 19ème siècles auprès de personnages aisés a régressé au 20ème  siècle tout en se démocratisant.

À suivre

Ir. André Sansdrap

Wépion