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Correctement développés, les outils numériques peuvent aider les agriculteurs face aux enjeux agroécologiques et climatiques

Dans tous les domaines, les outils numériques gagnent du terrain et l’agriculture n’y échappe pas. S’ils peuvent accompagner les cultivateurs et éleveurs face aux défis rencontrés, notamment agroécologiques et climatiques, ils ne remplaceront jamais leur savoir-faire et leur expertise de terrain. Et ce, alors que certains présentent ces nouveaux outils comme étant incontournables, voire révolutionnaires…

Temps de lecture : 8 min

Lors de son Agr-e-Sommet dédié aux productions végétales, organisé le 3 décembre dernier, la Foire de Libramont avait invité Corentin Leroux, fondateur de la société française Aspexit spécialisée dans l’agriculture de précision. L’occasion de s’interroger sur la place du numérique en agriculture face aux enjeux agroécologiques et climatiques auxquels nous sommes actuellement confrontés.

Le numérique doit gagner en humilité

« Agriculture 2.0, 3.0 voire 4.0, connectée, du futur… sont des termes que l’on entend fréquemment ces dernières années. Mais il faut savoir que l’agriculture numérique en elle-même n’existe pas. On ne retrouve aucun cahier de charges qui pourrait l’encadrer, comme c’est le cas en production biologique. C’est donc le numérique qui doit se mettre aux services des éleveurs et cultivateurs », insiste d’emblée M. Leroux.

« D’autant que ces termes présupposent que les fermiers qui ne s’inscrivent pas dans cette mouvance sont en retard par rapport aux autres. » Or, de nombreuses pratiques agricoles sont innovantes et en avance par rapport à d’autres, d’un point de vue agronomique par exemple, et ce qu’importe le niveau de digitalisation des fermes.

Le terme « smart farming » (ou agriculture intelligente) pose lui aussi question. « Celles et ceux qui n’utilisent pas les outils dits de « smart farming » seraient-ils moins intelligents que les autres ? Non ! Faisons attention au vocabulaire utilisé. »

Vouloir expliquer l’adoption ou non d’une technologie par le simple fait qu’un agriculteur dispose ou non d’un smartphone n’est pas cohérent. « Il faut se demander si ce qui  est proposé aux agriculteurs est utile, cohérent à leurs attentes et pratiques ou,  tout simplement, visible au sein d’une offre pléthorique », insiste Corentin Leroux.
Vouloir expliquer l’adoption ou non d’une technologie par le simple fait qu’un agriculteur dispose ou non d’un smartphone n’est pas cohérent. « Il faut se demander si ce qui est proposé aux agriculteurs est utile, cohérent à leurs attentes et pratiques ou, tout simplement, visible au sein d’une offre pléthorique », insiste Corentin Leroux.

Par ailleurs, les observateurs tentent souvent d’expliquer par différents facteurs pourquoi certaines technologies ont été adoptées ou non sur le terrain. « On se base sur l’âge des agriculteurs, la possession ou non d’un smartphone et d’un ordinateur, la taille de l’exploitation, le prix de la technologie… In fine, l’agriculteur est pointé du doigt pour expliquer la non-utilisation d’une nouvelle technologie. Mais se pose-t-on seulement la question de savoir si ce qui lui est proposé est utile, conforme à ses attentes et pratiques ou, tout simplement, visible au sein d’une offre pléthorique ? Ces différents constats me poussent à affirmer que le secteur du numérique doit absolument gagner en humilité. »

Qu’est-ce que le numérique en agriculture ?

Aucune définition ne caractérise réellement ce qu’est le numérique en agriculture car c’est un écosystème très complexe rassemblant une multitude de solutions. « On peut considérer qu’il s’agit de l’ensemble des outils permettant de rassembler, traiter et analyser des données pour orienter les décisions de gestion en vue d’améliorer l’efficacité des ressources, la productivité, la qualité, la rentabilité et la durabilité de la production agricole. »

Sur cette base, les outils numériques permettent, en premier lieu, d’acquérir des données relatives au sol, à la culture, au climat, aux ravageurs… via des capteurs, des échantillonnages ou tout autre instrument de mesures. Ces données sont agrégées et utilisées par d’autres outils en vue de les convertir en une information utilisable par l’agriculteur.

Une troisième classe d’outils, appelés outils de préconisation ou d’aide à la décision, permet de transformer l’information en une décision. Reste à appliquer cette dernière au champ, via l’électronique, pour réaliser de la fertilisation modulée, de la coupure de section sur un pulvérisateur, l’adaptation des réglages d’un engin de récolte…

« Au fur et à mesure, un véritable cycle se crée car de nouvelles données peuvent être recueillies à la récolte pour évaluer les décisions prises précédemment en vue de les valider ou de les adapter. Et ainsi de suite, de saison en saison. »

Le numérique en agriculture ne se limite toutefois pas à la production. « Il englobe également toute une série d’outils permettant de faciliter la vie des cultivateurs et éleveurs en matière de gestion du parcellaire, de traçabilité, d’e-commerce, de réseaux sociaux, de crowdfunding… C’est donc un domaine très large, mais les outils numériques ne doivent pas être utilisés pour industrialiser l’agriculture davantage qu’actuellement. »

Le numérique vient donc accompagner l’agriculteur et le modèle qu’il a choisi. « Si le modèle choisi n’est pas le bon, le numérique viendra uniquement optimiser un « mauvais » système. Il n’apporte pas une solution clé en main. »

Faciliter l’adoption de nouvelles pratiques

« Les outils numériques peuvent, par ailleurs, faciliter l’adoption de pratiques agroécologiques », poursuit Corentin Leroux. Ils permettent de mesurer des phénomènes, de décrire des situations ou de générer des connaissances au regard de l’agroécologie. Et d’expliquer : « Il serait possible de mesurer et/ou comprendre les interactions biologiques, les fonctions du sol, les relations sol-plante, les capacités de rétention du carbone… C’est ainsi que le numérique peut être un levier à l’adoption de pratiques agroécologiques. »

Il faudrait néanmoins que les agroéquipements prennent en compte la diversité et la complexité qu’engendrent lesdites pratiques dans les campagnes (couverts végétaux variés, mélanges d’espèces…). À ce titre, les outils numériques peuvent aussi apporter des solutions pour adapter les engins agricoles à cette nouvelle manière de travailler.

Si le cycle exposé précédemment (acquisition de données – conversion en informations – aide à la décision – application au champ) est appliqué à l’agroécologie, les outils numériques permettraient, dans un premier temps, de cartographier les sols, de mesurer les besoins azotés d’un couvert ou d’une culture multi-espèces, de suivre le développement des racines et/ou des mycorhizes… « Lorsque de l’élaboration de nouveaux outils, il convient de garder à l’esprit que l’on manque encore de connaissance dans certains domaines, notamment en matière de combinaison d’espèces. Les services actuels sont, quant à eux, très orienté monoculture », alerte M. Leroux.

Lors de l’élaboration de nouveaux outils, il convient de garder à l’esprit que l’on manque encore de connaissance dans certains domaines, notamment en matière de couverts multi-espèces.
Lors de l’élaboration de nouveaux outils, il convient de garder à l’esprit que l’on manque encore de connaissance dans certains domaines, notamment en matière de couverts multi-espèces. - J.V.

Après collecte et conversion des données en informations, les outils d’aide à la décision pourraient faciliter les choix en matière d’implantation de couverts ou d’assolement, par le biais de simulation ou de modélisation. « Ils ne remplaceront toutefois jamais le « bon sens paysan ». Les visites de terrain et la connaissance du contexte local ne peuvent être appréhendées que par l’agriculteur lui-même. »

Enfin, le volet « application au champ » permettrait la modulation de dose et profondeur de semis, la modulation de la fertilisation, l’ajustement du travail du sol, le recours aux drones (pour limiter le tassement des sols), l’utilisation de semoir multi-trémie (pour favoriser les implantations multi-espèces)…

Suivre les activités et limiter leurs effets sur le climat

Les changements climatiques résultent de l’émission de gaz à effet (GES) de serre à laquelle l’agriculture participe aux côtés de bien d’autres secteurs. « Nous ne pouvons pas résumer l’agriculture à ses émissions de GES mais il convient d’analyser leur provenance », explique Corentin Leroux. Aussi, les activités d’élevage contribuent à l’émission de méthane via la fermentation entérique des animaux et leurs déjections. Côté grandes cultures, la production et l’utilisation d’engrais azoté constituent une source de GES, de même que la riziculture. L’utilisation de carburant, les changements d’affectation des sols ou encore la déforestation contribuent également à la libération de GES.

Dans ce contexte, quel accompagnement peut apporter le numérique ? « Premièrement, il s’agit d’effectuer des mesures. Quand on évoque les changements climatiques, on pense immédiatement au carbone. On peut imaginer réaliser un suivi spatial, temporel et en profondeur de la teneur en carbone des sols agricoles. D’un point de vue opérationnel, des complications demeurent : il existe différentes formes de carbone et chaque sol est différent (teneur en eau, en pierre, en argile…) Une autre série de mesures à effectuer, toujours en matière de bilan carbone, vise les consommations énergétiques de la ferme (carburant…). »

Sur le volet « aide à la décision », le numérique peut aider en générant des cartes de préconisation pour la fertilisation azotée. « Une question se pose cependant : est-ce que la dose totale préconisée ne sera pas supérieure à ce qui aurait été apporté sans carte de modulation intraparcellaire ? Le comportement exact de l’azote dans le sol n’est pas connu avec exactitude non plus. Faisons donc attention lorsque l’on développe et/ou utilise ce type d’outils. »

Il est, en outre, possible d’améliorer son bilan carbone en favorisant les engins agricoles plus légers ou électriques (selon la provenance de l’électricité). « On pourrait également développer de nouveaux outils permettant de tracer et, dans un second temps, de rétribuer les pratiques agricoles favorisant la séquestration du carbone en vue de favoriser leur émergence. »

Et l’impact du numérique lui-même ?

« N’oublions pas que les technologies numériques ont, elles aussi, un impact croissant et important sur les émissions de GES. Ce sont des technologies gourmandes en énergie et ressources », rappelle M. Leroux.

Et de conclure : « S’engager vers une sobriété numérique, vers un usage responsable du numérique, est primordial, de même que calculer le rapport coût/bénéfice qu’ont de tels outils lorsque l’on se décide à les utiliser. À ce titre, pourquoi ne pas mesurer l’impact GES des services numériques gravitant autour du secteur agricole afin d’évaluer clairement leur impact ? ».

J. Vandegoor

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