Blé dur et tournesol: demain dans nos champs wallons et nos assiettes?

Pour l’occasion, la ministre wallonne de l’Environnement, Céline Tellier, était présente  ainsi qu’un représentant du ministre wallon de l’Agriculture, Willy Borsus.
Pour l’occasion, la ministre wallonne de l’Environnement, Céline Tellier, était présente ainsi qu’un représentant du ministre wallon de l’Agriculture, Willy Borsus. - D.J.

Le blé dur est habituellement cultivé dans le Nord de l’Amérique du Nord au Québec et dans le Sud de l’Europe ; en Espagne, Grèce, Italie et dans le Sud de la France. La culture aime les hivers doux et les étés chauds. « C’est donc bien dans l’idée d’adaptation au changement climatique qu’elle trouvera sa place dans les rotations de nos agriculteurs », explique Rodrigo Meza Morales, chargé de projet au CRA-W.

De la semoule et des pâtes

Le blé dur et le blé tendre se plantent tous deux en automne ou au printemps et sont récoltés en juillet-août (la récolte du blé dur précédant néanmoins celle du blé tendre). Les différences essentielles entre les deux céréales résident dans le grain, sa transformation et le produit final. Le froment ou blé tendre donne un grain farineux utilisé pour faire de la farine et du pain tandis que le blé dur donne un grain vitreux et très dur dont on fera de la semoule et finalement des pâtes

Le blé dur pourrait apporter des réponses  aux changements climatiques mais aussi  une diversification au sein des fermes  avec un produit à valeur ajoutée.
Le blé dur pourrait apporter des réponses aux changements climatiques mais aussi une diversification au sein des fermes avec un produit à valeur ajoutée. - D.J.

Le rôle des chercheurs réside dans l’identification des variétés qui s’adaptent le mieux à nos conditions pédoclimatiques. « En effet, la culture est technique et demande un accompagnement important des agriculteurs. Nous devons travailler sur l’identification des variétés les plus adaptées. La variété Rgt Vanur est par exemple très sensible au froid contrairement à la variété Lupidur. Par contre Rgt Vanur est très tolérante aux maladies à l’inverse de Lupidur », détaille le responsable de projet.

Les premières prospections en blé dur du Centre de recherches ont eu lieu en 2019, en région limoneuse, avec des rendements exceptionnels de 10 tonnes en moyenne la première année mais ont également été tout à fait satisfaisants la seconde année en comparaison des pays producteurs comme la France (6,5 tonnes/ ha en moyenne) ou le Canada (2,6 tonnes/ha). « Après ces deux années d’essais, le bilan est très positif », dit Rodrigo Meza Morales.

«Le belge consomme 5,6 kg de pâtes par an et la tendance est à l’augmentation car le produit est facile à cuisiner», explique Rodrigo Meza Morales.
«Le belge consomme 5,6 kg de pâtes par an et la tendance est à l’augmentation car le produit est facile à cuisiner», explique Rodrigo Meza Morales. - D.J.

Qualité du grain et résistance au froid à surveiller

Néanmoins, plusieurs ajustements doivent encore être envisagés et les essais se poursuivent. « L’hiver 2021 nous aura par exemple permis d’apprécier plus concrètement la tolérance des variétés semées face au froid ».

Le point crucial reste la qualité du grain : « La première année, le rendement en grains était présent mais le taux de protéine – qui doit être supérieur à 14 % – nous faisait clairement défaut du fait d’un apport azoté insuffisant. Nous avons rectifié le tir l’année suivante avec un apport supplémentaire à la floraison (pour un apport total de 190 unités d’azote). Cela nous a également permis de réduire le mitadinage, accident physiologique se traduisant par l’apparition de zones farineuses et opaques dans les grains alors qu’ils doivent être totalement vitreux et translucides ». Outre le taux de protéine et le mitadinage, la moucheture (coloration noirâtre du grain) doit également être maîtrisée.

Le CRA-W croit également en la culture biologique du blé dur : « On teste notamment des variétés au développement plus rapide et précoce et capables de mobiliser plus rapidement l’azote. Néanmoins, en agriculture biologique, il faudra peut-être envisager de revoir à la baisse les normes de réception belges ».

Développer la filière

Un dernier atout du blé dur est son prix de vente supérieur à celui du blé tendre (dans un écart allant de 60 à 80 euros) et la diversification qu’il pourrait apporter au sein d’une exploitation. « On peut même imaginer en faire la transformation à la ferme et avoir ainsi un produit à valeur ajoutée. Néanmoins, actuellement, la filière doit être adaptée car tout est prévu pour faire de la farine et non de la semoule ».

C’est là qu’interviennent le CRAW et ses partenaires. Préoccupés d’accompagner la filière dans son développement, ils ont déposé un projet au niveau du pôle de compétitivité Wagralim. Ce projet, nommé création d’une filière durable wallonne de blé dur de la fourche à la fourchette (ou Durablé) associe les différents acteurs d’une filière, à savoir :

– les producteurs de la matière première : les agriculteurs ;

– la SCAM qui sera l’intermédiaire entre la production et la transformation et qui compte déjà sur une récolte de 270 hectares (pour un total de 2.000 tonnes) en partenariat avec les agriculteurs cette année ;

– Les Moulins de Val dieu en tant que transformateur primaire pour la production de la semoule de blé dur ;

– Pastificio della Mamma : industriel pour la transformation de la semoule en pâte fraîche et précuite ;

– Land Farm and Men qui travaille sur la production de boulgour bio ;

– l’Ilvo en tant que centre de recherche ;

– et le CICN (Centre d’investigation clinique en nutrition) qui étudiera l’impact de différentes méthodes de transformation sur la qualité nutritionnelle de différents produits.

« L’objectif du projet est de consolider une bonne base entre les entreprises locales et les recherches scientifiques afin que la filière soit la plus durable et efficiente possible dans nos régions », conclut Rodrigo Meza Morales.

Le tournesol pour la production d’huile

La culture du tournesol s’inscrit, quant à elle, dans le projet Sunwall qui doit mener au développement d’une filière complète d’huile de tournesol en Wallonie. Les premiers essais en la matière ont été menés par le CRA-W en 2020. Une collaboration est aussi prévue avec Alvenat, une PME d’Achêne spécialisée dans la production d’huile de colza végétale sans OGM. Le tournesol présente différents avantages comme un faible besoin en azote, des variétés résistantes à diverses maladies et une rusticité permettant sa culture dans des conditions diverses ainsi qu’en agriculture biologique.

« L’augmentation des sommes de températures au printemps et en été montre que les années sont de plus en plus propices au développement du tournesol. On a perdu un tiers des précipitations à cette même période, c’est un changement auquel s’adapte le tournesol tout comme le blé dur puisqu’ils ont des mécanismes de défense différents. Le tournesol est plus efficient en eau et lumière grâce à son port et sa capacité à s’orienter en tournant sur deux axes », explique Guillaume Jacquemin, porteur du projet Sunwall.

Chaque variété de tournesol testée est évaluée pour sa résistance au froid, sa vitesse de développement, sa vigueur juvénile, sa tolérance aux maladies, son rendement en huile et graines...
Chaque variété de tournesol testée est évaluée pour sa résistance au froid, sa vitesse de développement, sa vigueur juvénile, sa tolérance aux maladies, son rendement en huile et graines... - D.J.

Une situation plus adaptée

Actuellement, les chercheurs envisagent son cycle avec des semis entre le 15 avril et le 10 mai. « Le développement peut être rapide (5 jours) ou prendre plusieurs semaines. Cela dépend vraiment de la température. Les bourgeons apparaissent en juillet. La floraison a lieu en juillet-août et la maturité s’acquiert d’août à septembre avec un objectif de récolte avant la fin septembre ». Avant, les limites de la culture du tournesol résidaient dans la maturité et la maladie sclérotinia mais, ces obstacles semblent disparaître. « Il y a 20 ans, le problème état vraiment d’arriver à récolter le tournesol mur et sec (9 % d’humidité) avant l’automne et les pluies. Le sclérotinia, une pourriture de la fleur et des graines posait également problème. Aujourd’hui, le changement climatique et la sélection de variétés plus précoces et tolérantes à cette maladie nous permettent de contourner ces problèmes. Il y a donc des possibilités », explique Guillaume Jacquemin.

Autres nouveautés des sélections actuelles, les variétés oléiques qui permettent la production d’huile de tournesol utilisable en cuisson : « Classiquement, l’huile de tournesol est utilisée à froid pour la mayonnaise, la vinaigrette et la margarine car elle ne résiste pas à la chaleur. Mais, ces nouvelles variétés présentent des teneurs en acides gras oléiques supérieures à 80 % ce qui permet la cuisson et d’élargir les débouchés ».

La culture ne nécessite pas d’insecticides. Elle fleurit à la fin de la période de nourrissage des abeilles, ce qui peut être intéressant pour les apiculteurs. Elle demande peu d’intrants (60 unités d’azote), aucun régulateur mais une attention particulière doit être portée au désherbage. Ce dernier point peut être problématique en culture biologique.

Un dernier problème réside dans la gestion de corbeaux freux : « C’est vraiment un très gros souci pour le développement des nouvelles cultures telles que le tournesol mais aussi le soja ou le pois chiche. Les animaux n’ont plus peur des effaroucheurs et épouvantails et l’utilisation des canons reste difficile avec le voisinage. Les oiseaux peuvent détruire toute une culture. Il faut vraiment trouver une solution au problème ».

Comme pour le blé dur, Guillaume Jacquemin croit aux possibilités d’adaptations de la culture du tournesol sur le sol wallon et le CRA-W compte bien œuvrer au développement de la filière.

Guillaume Jacquemin présente les essais tournesol mené au CRA-W. Différents écartements, densité dans la ligne, dates de semis et variétés sont testés.
Guillaume Jacquemin présente les essais tournesol mené au CRA-W. Différents écartements, densité dans la ligne, dates de semis et variétés sont testés. - D.J.

Relocaliser la production de notre alimentation

« Ces projets doivent contribuer à relocaliser la production de notre alimentation chez nous », a souligné Céline Tellier. « Le fait qu’on utilise moins d’intrants chimiques, moins de pesticides et que ces cultures soient plus bénéfiques à la biodiversité est également très important. J’espère donc que ces cultures que nous voyons ici aujourd’hui pourront être dans l’assiette des Wallons demain. » « La Wallonie doit impérativement intégrer l’adaptation aux changements climatiques dans son travail, en plus de lutter contre l’effet de serre », a-t-elle ajouté. « D’une manière générale, il est donc primordial de continuer à investir dans ce type de projets mêlant à la fois chercheurs, agriculteurs et transformateurs ».

Propos recueillis par D.Jaunard