Alternative au soja: la relance française du lupin, appuyée par recherche russe

Le projet Proleval, qui vise à structurer une filière des oléo-protéagineux français pour l’alimentation des animaux d’élevage, s’intéresse de très près au lupin.
Le projet Proleval, qui vise à structurer une filière des oléo-protéagineux français pour l’alimentation des animaux d’élevage, s’intéresse de très près au lupin. - M. de N.

Selon le professeur Léonidovitch Iagovenko, de l’Institut russe de recherches sur le lupin, qui emploie 115 salariés, dont 54 spécialistes, « le remplacement total du tourteau de soja par des grains concassés de lupin dans l’alimentation des bovins, des porcs et des volailles s’est avéré possible dans les expérimentations ». En France, l’association Proleval a été créée il y a deux ans pour développer le lupin, en partenariat avec Valorex (entreprise active dans la valorisation des graines entières oléagineuses et protéagineuses par thermo-extrusion pour la nutrition animale), les coopératives Terrena et Dijon Céréales, ainsi que l’Inra.

La dépendance européenne vis-à-vis du soja n’est toujours pas réglée, malgré la mise en place de plusieurs « plan protéines » en France et dans l’UE. Cette dépendance au soja coûte entre 1,5 et 2 milliards d’euros à la balance commerciale française chaque année, évalue Terres Univia, l’interprofession des protéines et des huiles. Le soja importé est aussi incriminé par diverses ONG, pour son impact sur la déforestation.

Le lupin couvre environ 7.000 ha en France, 400.000 ha en Pologne, 600.000 ha en Australie, 200.000 ha en Russie avec un objectif d’un million d’ha dans les années qui viennent, selon l’entreprise Valorex.

Travaux franco-russes sur l’anthracnose

Le lupin, qui aime les sols pauvres et acides, comme ceux de la Sologne et de la Bretagne, peut contribuer à la création de richesse et d’emplois dans des régions désertifiées, avance Proleval. « Cette légumineuse prépare le sol pour les cultures suivantes. Elle capte en moyenne 350 à 400 kg/ha d’azote atmosphérique à l’ha, synthétise 50 kg de phosphore et 30 kg de potasse du sol », argumente le professeur Iagovenko. Sa racine décompacte le sol, facilitant son aération et la vie des microorganismes et des vers de terre. Son intégration dans la rotation des cultures brise le parasitisme. Et de souligner encore que « La culture du lupin a des effets bénéfiques pour la micro-flore du sol. »

Le lupin pourrait pourtant connaître les limites à son développement en France en raison de l’anthracnose, maladie qui pour l’instant n’est pas maîtrisée. Le champignon à l’origine de cette maladie connaît une souche commune à l’ouest de la France et à la Russie, d’où les travaux franco-russes, exposé Gaëtan Le Floch, microbiologiste à l’université de Brest, qui travaille avec le réseau de recherche SOS Protéines, en Bretagne et Pays de la Loire.

« Chose intéressante, les chercheurs russes ont déjà travaillé sur cette souche pathogène car il fut la cause d’une vaste épidémie en Russie dans les années 1980, qui a décimé la production ». L’amélioration des connaissances scientifiques sur l’antrachnose aidera à la création de variétés résistantes, assure Gaëtan Le Floch. En attendant de mettre au point les variétés résistantes, qui ne seront pas commercialisées avant 10 voire 15 ans, un moyen de contenir la maladie est le traitement de la semence à plus de 37 degrés, seuil de température létale pour le pathogène.

Dans la recherche d’alternative au soja, la résistance variétale à l’anthracnose est un élément essentiel dans le possible essor du lupin,
Dans la recherche d’alternative au soja, la résistance variétale à l’anthracnose est un élément essentiel dans le possible essor du lupin, - M. de N.

Nouvelles technologies de transformation et nouveaux mélanges en vue

Sans attendre les variétés résistantes, Valorex dispose déjà son usine pilote pour mettre au point la transformation des graines de lupin. Au-delà des technologies actuelles (première génération) de cuisson et extrusion de la graine de lupin, de nouveaux procédés de décorticage des graines (deuxième génération) sont en développement pour les années qui viennent, tandis que de nouvelles technologies de fermentation (troisième génération) sont expérimentées pour les années 2020.

Le décorticage des graines consiste à enlever l’écorce de la graine, qui contient trop de fibres pour les volailles et les poissons. Ces fibres sont introduites dans d’autres types d’aliments, comme ceux des bovins ou des ovins. La fermentation quant à elle est un traitement analogue à celui utilisé dans la fabrication du tofu (issu du soja). Par ailleurs, le lupin entre de plus en plus dans la boulangerie française (pour blanchir les farines) et dans les produits sans gluten.

Pendant ce temps, l’institut russe de recherche sur le lupin est en train de mettre au point une combinaison grains-ensilage à base de lupins fourragers « angustifolius », d’avoine, de sorgho du Soudan et de millet japonais. Il expérimente également l’utilisation de variétés de lupin à faible teneur en alcaloïdes dans l’industrie alimentaire.

Témoignage : le lupin, levier pour réduire les intrants

Lors de ces journées franco-russes, un agriculteur installé en Bretagne a indiqué de quelle manière le lupin a été un levier pour réduire les intrants et parvenir à l’autonomie de son exploitation en production céréalière, viande bovine et porcine. André Goudin : « Dans les années 1970, j’avais constaté une résistance croissante aux antibiotiques chez le bétail et de plus en plus de résistance aux produits de synthèse sur mes cultures. Les coûts de productions augmentaient. « J’étais contraint de travailler et investir toujours plus alors que les terres s’appauvrissaient et que ma situation financière se dégradait ».

« Pour remédier à cette situation, j’ai choisi de mettre en place une rotation de cultures peu onéreuse afin d’améliorer la vie du sol, des plantes et des animaux. Ce qui me permettait de contrôler les adventices ». Cet agriculteur breton a commencé à cultiver du lupin et expérimenté une quinzaine de variétés en provenance de pays différents. « Avec des terres de qualité très médiocre, acides à très acides à l’origine, j’ai obtenu des rendements de 30 à 35 quintaux à ha », sans intrants.

André Goudin diffuse maintenant son savoir-faire à travers des diagnostics, accompagnements et préconisations « pour aller vers davantage de qualité, d’économie, d’autonomie et de diversification ».