À l’heure des choix pour pérenniser l’avenir de l’élevage bovin en Wallonie

À l’heure des choix pour pérenniser l’avenir de l’élevage bovin en Wallonie
D.J.

Livrés à une compétition internationale qui ne cesse d’influencer à la baisse les prix du lait et de la viande, les éleveurs voient très souvent leurs revenus passer sous le seuil de rentabilité de leur activité. La population d’éleveurs wallons est également de plus en plus âgée et les candidats repreneurs se font rares. Elle doit également faire face à une diminution de la consommation de viande bovine tant en Wallonie, qu’en Belgique ou en Europe. Les débouchés à l’exportation, malgré une croissance de la demande dans les économies en développement, se réduisent également. Enfin, les scandales à répétition qui touchent le secteur, notamment depuis celui du bœuf aux hormones dans les années 1990 et de la « vache folle », ont altéré la confiance des consommateurs.

Aujourd’hui, les éleveurs se demandent donc s’ils doivent produire autant, voire plus, tout en maîtrisant mieux les coûts de production, ou produire autrement et capter la valeur ajoutée dégagée.

Par « Les futurs incertains de l’élevage bovin en Wallonie », publié en juillet 2020, les auteurs – Vincent Calay (Iweps), Philippe Burny et Pierre Rondia (tous deux du Cra-w) – ont voulu apporter des éléments de réponses à ces questions en présentant une étude prospective qui ancre les enjeux d’évolution dans des constats et met en débat les orientations possibles avec les spécialistes de l’élevage et un groupe d’acteurs du secteur. Reprenons ici quelques éléments qui ont façonné la réflexion des chercheurs.

Gagner en autonomie

En élevage bovin, l’alimentation reste le coût principal, avec près de 60 à 70 % du prix de revient. Il faut donc y apporter une attention particulière. Chez nous, ledit élevage a l’avantage d’être fortement lié au sol par le biais des prairies qui représentent presque la moitié de la surface agricole utilisée. Seuls les ruminants sont capables de les exploiter. Ceci doit permettre à ces exploitations d’être plus autonomes par rapport aux industries de l’amont et plus résilientes en cas de crise. L’autonomie fourragère permettrait donc de se renforcer tout en réduisant les dépenses vis-à-vis d’une alimentation issue de producteurs extérieurs. Mais les incertitudes du commerce international et de sa haute compétitivité ne cessent de s’accroître.

Au-delà de l’élevage et des éleveurs, il apparaît que c’est toute une chaîne de valeur qui est occupée à évoluer et à se repenser. L’agriculture et l’élevage de précision, en effet, emploient des outils numériques modernes, permettant de relever et de traiter une masse de données considérable en visant une meilleure gestion des processus de production.

Certaines pistes prometteuses semblent donc se mettre progressivement en place. Plusieurs acteurs ont insisté sur la nécessité pour les éleveurs de se regrouper, de mutualiser leurs connaissances et expertises pour reconquérir une certaine autonomie au sein des filières. La mise sur pied de groupements de producteurs permet de non seulement maîtriser les coûts, mais aussi d’améliorer en leur faveur le rapport de force avec les acheteurs de matières premières, voire d’investir dans la transformation et la distribution. Les circuits courts refont leur apparition et permettent aussi aux producteurs de garder une part plus importante de valeur ajoutée par unité de produit. Les quantités vendables par cette voie restent cependant limitées.

L’autonomie énergétique des exploitations peut également être améliorée dans une certaine mesure, par exemple par la biométhanisation des effluents d’élevage ou l’installation d’éoliennes. Comme toujours, une analyse coût/bénéfice doit cependant être menée cas par cas.

Plus que jamais, l’élevage bovin émerge comme une question hautement politique qui fait s’entremêler des questions de santé humaine et de protection de l’environnement.
Plus que jamais, l’élevage bovin émerge comme une question hautement politique qui fait s’entremêler des questions de santé humaine et de protection de l’environnement. - P-Y L.

L’union fait la force !

Le métier d’éleveur bovin en Wallonie a ceci de particulier qu’il est familial et indépendant, aux prises directes avec le vivant. Il constitue le maillon d’une chaîne de valorisation des produits et co-produits de l’élevage bovin qui est, paradoxalement, indispensable mais qui a atteint un tel degré de spécialisation qu’il en est fortement fragilisé.

Aujourd’hui, cette fragilité ne fait pas bon ménage avec des transformations sociétales importantes, des incertitudes environnementales majeures, une concurrence internationale à son comble. Des recompositions de différents ordres semblent se mettre en place pour y faire face mais apparaissent encore floues. Rendre des forces aux éleveurs semble transiter, par exemple, par leur union via des coopératives.

Le développement de produits locaux de qualité différenciée est également une possibilité d’assurer le déploiement économique et le maintien d’activités dans une région bien déterminée. Dans le secteur bovin, il existe déjà plusieurs initiatives dans ce domaine, dont certaines datent de plusieurs décennies, tant dans le secteur laitier que dans la filière viandeuse.

Du côté de la demande, les consommateurs constituent des groupements d’achat, des coopératives, qui leur permettent de se fournir directement auprès des producteurs, afin de mieux connaître les produits, leurs modes de production, leurs origines, et d’établir des liens avec les éleveurs. Les solutions d’avenir sont multiples et doivent être adaptées à chaque cas, au vu de la grande diversité des exploitations wallonnes. Toutefois, l’exploitation de demain, selon l’opinion des scientifiques du Cra-w, doit être plus résiliente et plus diversifiée, y compris par des activités extra-agricoles. Des exploitations de polyculture/élevage semblent mieux à même de résister aux aléas climatiques, économiques, sanitaires

Nouvelle approche du prix ?

Actuellement, les prix du marché ne tiennent compte que des aspects financiers liés à la chaîne alimentaire et à la fonction nourricière de l’agriculture.

Une politique de « prix-vérité » permettrait de mieux refléter l’ensemble des aspects économiques, intégrant les externalités positives (services agro-écosystémiques, maintien du patrimoine culturel, des paysages, relations producteurs/consommateurs…) et négatives (pollution de l’eau et de l’air, gaz à effet de serre…) parfois difficiles à traduire en valeur monétaire. L’agriculture peut d’ailleurs contribuer plus nettement encore qu’aujourd’hui à l’amélioration de notre environnement en favorisant la biodiversité, en apportant au sol de la matière organique améliorant sa fertilité, en stockant le carbone dans les sols, en filtrant les eaux à travers les prairies ou encore en luttant contre l’érosion.

La prise en compte de tous ces éléments permettrait de garantir la durabilité des activités agricoles en préservant l’environnement et l’utilisation des ressources naturelles, en assurant un revenu décent aux agriculteurs et aux autres maillons de la filière et en renforçant les liens sociaux entre les agriculteurs et les citoyens. Une telle politique, cependant, entraînerait une augmentation des prix des denrées alimentaires. Dans ce contexte, l’attitude des citoyens jouera un rôle prépondérant. Dans le cas où cette politique de « prix-vérité » pourrait poser des problèmes aux catégories sociales les plus défavorisées, des mesures spécifiques à caractère social s’avéreraient alors nécessaires.

Une question politique ?

En outre, plus que jamais, l’élevage bovin émerge comme une question hautement politique qui fait s’entremêler des questions de santé humaine et de protection de l’environnement. Un vaste chantier de réflexion prospective s’ouvre et demande à ce que, de façon urgente, la place des bovins dans le paysage wallon soit questionnée de façon systémique et dans toutes ses dimensions : économique, sociale, sanitaire et environnementale.

D’après « Les futurs incertains de l’élevage bovin en Wallonie »

Cahier de prospective de l’Iweps nº3

Pour une conception de l’élevage davantage systémique

C hez nous, l’élevage bovin est engagé dans différentes directions d’évolution possibles, certaines ancrées dans le modèle industriel, d’autres davantage axées sur le développement de logiques plus « circulaires ». Cette diversité montre notamment que l’agriculture de type « industriel » n’est pas ou plus un modèle qui structure de façon homogène l’approche de l’élevage. Il n’en demeure pas moins que celui-ci continue de conditionner autant ses structures matérielles que ses logiques de gestion et son imaginaire social.

Plusieurs acteurs soulignent la fragilité des exploitations d’élevage est importante : d’une part, en raison d’une contraction de la demande pour la viande de Blanc-Bleu pour la consommation à domicile ; d’autre part, en raison des fluctuations importantes du prix du lait. Ils proposent donc un travail critique sur les races de bovins utilisées, notamment pour privilégier des troupeaux de races dites « rustiques » qui bénéficient d’une plus grande autonomie alimentaire et nécessitent moins de soins. Si Une réorientation vers de nouvelles races plus adaptées tant aux évolutions de la demande qu’à de nouveaux systèmes d’élevage plus polyvalents apparaît indispensable pour plusieurs des acteurs interrogés, la majorité des acteurs estiment, toutefois, qu’il est important de préserver une logique différenciée et se méfient de modèles d’élevage qui auraient une visée globale.

Maîtriser l’amont et l’aval

Une grande partie d’entre eux estime que la reconquête de l’autonomie est une priorité. Pour ce faire, en complément du développement de l’élevage de races bovines plus polyvalentes et autonomes, la plupart misent sur une mutualisation de ressources permettant davantage de maîtrise de l’amont et de l’aval de leur activité. Le passage par une déspécialisation de l’élevage wallon dans l’activité de « naisseur » pour aller vers celle de « naisseur-engraisseur » leur permettrait de se réapproprier la valeur ajoutée.

En amont, la mutualisation des ressources peut passer par un travail plus étroit entre exploitations agricoles à petite échelle pour mettre en place des systèmes de polyculture/élevage. Cela suppose la création de dynamiques d’économie circulaire à l’échelle locale. Cette logique peut également se mettre en place au sein de fermes multifonctionnelles qui intègrent une partie de la production de leurs énergies primaires. Il ne s’agit pas uniquement d’une question environnementale mais bien également d’une question économique fondamentale pour l’élevage.

En aval, la création de coopératives et de groupements de producteurs peut permettre une meilleure gestion de la valeur ajoutée des productions bovines en rapprochant producteurs et consommateurs et en réduisant les intermédiaires.

Ainsi, chez la plupart des sondés se dégage un souci pour une conception de l’élevage davantage systémique. La mise en relation des différentes composantes de l’élevage et le développement d’une approche complexe de celui-ci semblent constituer le soubassement d’une conception renouvelée de l’élevage bovin. Toutefois, malgré le caractère prometteur de ces évolutions, les sondés reconnaissent que ledit élevage fait face à d’importantes menaces, à la fois propres aux limites d’une organisation de type « industriel », mais aussi en raison de transformations sociétales et économiques externes au secteur.

Un premier ordre de menaces concerne les activités d’élevage. À ce titre, certains épinglent le risque de « concentration des acteurs dans les filières conventionnelles ». Cela signifie, notamment, de demeurer dans le partage institué entre filière lait et filière viande et de se refuser à évoluer vers une approche systémique qui intègre une vision plus transversale de l’élevage et de son économie. D’autres insistent sur le manque de valorisation sociale du métier : autant la pénibilité du travail que son sens dans un contexte de méfiance sociale vis-à-vis de l’élevage pour des raisons environnementales ou sanitaires risquent de s’opposer au renouvellement des générations d’éleveurs wallons, dont l’âge moyen demeure très élevé.

Un second ordre de menaces relève de facteurs plus exogènes aux activités d’élevage. Au niveau économique, certains épinglent l’augmentation constante du prix des terres agricoles qui empêchera le maintien de l’élevage ou de se lancer dans des modèles plus extensifs. La faible rentabilité de l’élevage entre également en concurrence, au niveau agricole, avec les grandes cultures. De grands changements affectent également les pratiques de consommation, en particulier en viande bovine dont la baisse de consommation – en particulier de morceaux dits « nobles » – touche de plein fouet la tradition d’élevage de Blanc Bleu Belge.

Enfin, les changements climatiques, notamment les sécheresses plus fréquentes « fragilisent les exploitations par la réduction des ressources fourragères ». Les aléas climatiques mais aussi les risques sanitaires peuvent impacter très négativement la trésorerie des exploitations.

D’après « Les futurs incertains

de l’élevage bovin en Wallonie »

Cahier de prospective de l’Iweps nº3

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