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Pomme de terre: marché libre ou contrat: choisir ou combiner?

Ces dernières années la valorisation des pommes de terre s’est en grosse partie faite sous forme de contrats de présaison. Un système qui a des avantages mais aussi des inconvénients. Inconvénients qui peuvent être contrecarrés par le marché libre, trop souvent considéré par défaut.

Temps de lecture : 7 min

Pour Pierre Lebrun, coordinateur de la Fiwap, le marché libre et les contrats sont des outils liés entre eux : « Il est tout à fait possible de les combiner pour réduire les risques, même s’il y a encore du travail à faire pour qu’ils soient tout à fait adaptés ».

Les variétés protégées contre le marché libre

Le marché libre est un outil historique que tout le monde a utilisé et utilise encore. Il était basé, jusqu’il y a peu, sur une variété historique à usage polyvalent : la Bintje. « Mais celle-ci est en forte régression. En 2016, elle représentait moins de 26.000 ha sur 81.500 ha des pommes de terre de conservation en Belgique, c’est-à-dire moins de 30 % », explique Pierre Lebrun.

Depuis peu, on assiste au développement de variétés protégées. La principale d’entre elles est la Fontane qui occupait 23.400 ha en 2016, c’est-à-dire presque autant que la Bintje. Loin derrière, on trouve aussi les variétés Innovator (8.000 ha en 2016), Challenger (4.500 ha) ou encore Markies, Royal, VR808… « Il s’agit de variétés à usage plus spécifique qui ont donc, dès le départ, moins de possibilités sur le marché libre », dit le coordinateur.

Contrat « tonnes » dominant

Les contrats de livraison sont, quant à eux, un outil de développement de l’industrie mais aussi des exploitations productrices de pommes de terre de grande taille.

« Ceux pratiqués en Belgique sont quasi exclusivement de type « tonnes à prix fixe », c’est-à-dire qu’ils ne sont pas reliés à la surface, à la parcelle ou même à l’exploitation. Cette situation n’est pas sans inconvénients », dit Pierre Lebrun.

Pourtant d’autres types de contrats sont envisageables comme des contrats « hectares » à prix + ou – fixe pouvant être instaurés pour des variétés ou des marchés très spécifiques, ou encore temporairement dans le cadre du développement d’une variété. « Dans ce cas, les risques sont répartis entre acheteur et vendeur mais ces contrats sont très peu pratiqués », dit-il.

Des variantes peuvent également être mises en œuvre comme la contractualisation par tranches de rendement avec, par exemple, 30t/ha à prix fixe, 10t/ha à prix mini-maxi (c’est-à-dire qui évolue entre deux paliers selon le marché), et un éventuel reste au prix du jour.

Récolte 2016 :70 % de contrats

Le marché libre et les contrats sont des outils liés. À une année de prix forts sur le marché libre – souvent influencés par des rendements à la baisse- succède généralement une année avec une proportion de contrats en diminution car les producteurs sont plus réticents à signer. Pour qu’ils soient plus attractifs, le prix moyen des contrats est alors souvent revus à la hausse.

À l’inverse, lorsque les producteurs sont confrontés à de faibles prix sur le marché libre, ils ont tendance à se réfugier dans les contrats l’année suivante. Cela a notamment été le cas pour la récolte 2016 dont 70 % de la récolte en pommes de terre de conservation a été contractée (tableau 1). « Cependant, il ne faut pas perdre de vue que la proportion de contrats est calculée sur la production totale. Quand le rendement de celle-ci est faible, la proportion de libre est donc d’autant plus réduite », dit Pierre Lebrun.

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Quand on compare les deux outils

Si l’on compare les performances de la Bintje entre marché libre et contrats à prix fixe (tableau 2) sur 5 saisons (2016-2017 non inclue), on constate un avantage pour les contrats avec une différence de 71 cents, soit + ou – 250 euros/ha (sur 35t/ha contractées). Si l’on considère ces performances sur 8 ans, l’avantage va, par contre, au marché libre avec une différence de 27 cents, soit +ou -100 euros/ha (sur 35t/ha contractées).

« Sous peu que l’on puisse définir un cycle des prix en pomme de terre – mais je n’y crois pas vraiment –, sur 8 ans, le marché libre s’est montré plus avantageux, avec 2 années où le prix était supérieur à 15euros/q. Cela se vérifie si l’on intègre la saison 2016-2017 dans le calcul sur 5 ans. Mais, lorsqu’on mise sur le marché libre, il faut savoir assumer les mauvaises années et avoir une trésorie et un banquier qui suit », dit Pierre Lebrun.

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En Fontane, si on considère la moyenne sur 5 ans, hors saison 2016/2017, les contrats se sont révélés plus avantageux (tableau 3). Par contre, si on intègre la dernière saison, c’est le marché libre qui se défend le mieux avec plus de 3 euros/q de différence.

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Un marché libre à la limite du seuil critique

Selon Pierre Lebrun, pour qu’il reste cohérent et que le producteur puisse y progresser en maîtrisant les risques, le marché libre doit présenter certaines caractéristiques. Il est tout d’abord nécessaire qu’il conserve une taille minimale critique pour qu’il ait un fonctionnement normal, lié à la loi de l’offre et la demande. « Mais je crains que n’y nous soyons plus. Pourtant, il faut à tout prix éviter qu’il ne devienne un marché d’excédent », dit-il.

Ensuite, le marché libre ne peut exister que si les plants y sont disponibles. « C’est le cas pour la Bintje, mais à quel prix ! Par contre, c’est plus problématique en Fontane. Il faudrait donc pouvoir dégager des solutions menant à plus de disponibilité et de transparence dans le marché du plant », dit l’orateur.

Enfin ce marché est de plus en plus volatil, avec des extrêmes des plus marqués, tant vers le bas (2014/2015) que vers le haut (2012/2013). Il est directement lié à la production européenne (zone NEPG) au rendement moyen qui varie de manière imprévisible. « La transparence est donc un élément clé, et Pommak peut être une solution », ajoute-t-il.

« C’est le libre qui fait le bénéfice ».

Prix antiéconomiques des contrats

Les contrats font, quant à eux, de plus en plus partie du contexte d’intégration de la filière par les opérateurs industriels de transformation. Ils sont rédigés uniquement par l’acheteur et leur prix est fixé indépendamment de l’évolution du coût de production, en fonction de l’offre et de la demande de contrats, et en réaction au niveau de prix du marché libre de la saison précédente. Comme dans le marché libre, le tarage intervient souvent comme une variable d’ajustement qui est appliquée de manière plus ou moins stricte selon les années et dans les deux sens.

« Il n'y a pas de logique win-win », dit Pierre Lebrun. Il continue, « Pour progresser dans la maîtrise des risques en matière de contrat, on pourrait penser à lier, même partiellement, le tonnage contracté à la parcelle, ou du moins à l’exploitation. La réduction des tonnages par ha contractés à prix fixe est aussi une clé car nous travaillons avec du vivant dont le rendement peut varier jusqu’à 35 %. Nous devons également de plus en plus faire face à des événements climatiques extrêmes et avons une relative méconnaissance des variétés récentes. On pourrait penser à l’instauration d’une formule plus adaptée composée d’un « prix fixe », d’un prix mini-maxi et d’un prix du jour pour le solde éventuel de la récolte ».

La force majeure, définie comme étant « toutes circonstances indépendantes de la volonté des parties qu’un contractant diligent n’aurait pu éviter, lorsque ces circonstances interviennent après la conclusion du contrat et en empêchent absolument l’exécution totale ou partielle » est en général une notion mirage. « En pratique, elle ne s’applique pas aux contrats « tonnes » tant qu’il y a des pommes de terre équivalentes disponibles sur le marché. Il serait donc opportun de revoir les textes dont dispose le secteur et d’encadrer la force majeure en matière de rendement par un seuil d’exonération défini par variété. L’acheteur devrait être responsabilisé dans la détermination du tonnage raisonnable contracté par ha », dit le coordinateur.

« Il faut absolument retenir toutes les leçons de 2016. Des progrès sont possibles si nous travaillons en interprofession », conclut-il.

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