2000-2020: les aléas climatiques ont pesé sur les épaules des arboriculteurs

Le gel peut toucher les fleurs de pommier (à gauche).
Le gel peut toucher les fleurs de pommier (à gauche).

L a réussite de toute activité agricole, horticole ou sylvicole est le résultat des effets bénéfiques de trois groupes de facteurs : le sol, le climat et les plantes cultivées. Ils sont interdépendants, et influencés aussi par les hommes : le sol se modifie si le climat varie et suite aux interventions humaines ; les plantes cultivées évoluent par la mise en culture de variétés nouvelles ; le climat varie naturellement et suite aux actions des hommes.

L’évolution la plus marquante du climat est une tendance au réchauffement qui a débuté au premier tiers du 19ème  siècle, avec la révolution industrielle. Et les climatologues nous disent que cette évolution s’est accélérée depuis le milieu du 20ème  siècle, et qu’elle se poursuivra.

Quelles sont ses caractéristiques et ses conséquences pour la culture de nos espèces fruitières ? Dans cet article, nous analyserons les faits majeurs d’un passé récent et nous tenterons de formuler des perspectives pour l’avenir. Les conséquences des changements du climat sont certainement l’un des défis majeurs pour notre arboriculture fruitière, qu’elle soit professionnelle ou non.

Climat et… microclimat

Dans ce qui suit, nous avons pris en considération le climat de la Moyenne Belgique.

Le climat d’une parcelle cultivée est déterminé en premier lieu par le climat général de la région. Des données concernant la température, la pluviométrie, l’ensoleillement, le vent… sont disponibles de longue date grâce au réseau des postes d’observation de l’Institut Royal Météorologique, et aux nombreuses stations météorologiques d’amateurs. Nous avons aussi utilisé les données de la Station de recherches fruitières de Sint-Truiden (Proefcentrum Fruitteelt) et nos observations personnelles.

Une parcelle de terrain est aussi caractérisée par son microclimat, qui dérive d’une part du climat général, et d’autre part d’une série de particularités de l’emplacement : le relief (fond-pente-sommet), l’orientation, l’altitude, la présence d’obstacles au vent (des haies bocagères, par exemple), l’évapotranspiration potentielle, la végétation présente… Le comportement des cultures en dépendra étroitement : la phénologie (lire par ailleurs), la croissance, la fructification, l’état sanitaire.

L’évolution du climat général entraîne inévitablement une modification du microclimat ; il en va de même de certaines particularités locales, comme les obstacles au vent et la végétation existante.

Ces dernières années...

Notre intention n’est pas de remonter plus loin en arrière que les vingt dernières années ni d’inonder le lecteur de chiffres, mais plutôt de relater, pour ce début du 21ème  siècle, les faits marquants importants pour l’arboriculture qu’il convient de retenir, et de voir si des tendances générales se dégagent.

Comme le souvenir du temps qu’il a fait est fugace et parfois subjectif, il est utile de le noter manuellement, ou sur les systèmes informatiques disponibles, afin de pouvoir y rechercher l’explication probable de tel ou tel phénomène : la phénologie, les bio-agresseurs…

Le facteur « température »

En ce qui concerne la température moyenne annuelle, seuls 2010 et 2013 ont une valeur inférieure à la normale ; celle de 2001, 2004, 2012 et 2016 était proche de la normale, et toutes les autres années ont eu une température plus élevée, avec comme « records » 2011, 2014, 2018 et 2019. La tendance à avoir une température moyenne annuelle supérieure de plus de 1ºC à la normale semble donc s’être accélérée.

Un froid hivernal extrême tel que nous l’avions connu en 1955-56, en 1963, et en 1985-86-87, ne s’est pas produit au cours des vingt dernières années. Nous avons connu 14 jours d’hiver (= température maximale inférieure à 0ºC) au lieu de normalement 10 en 2003, puis cinq années consécutives de fin 2008 à 2013 ayant compté davantage de jours d’hiver : 18 en 2008 et 2009 ; 21 en 2009 et 2010 ; 17 en 2011 ; 15 en 2012 et 12 en 2013, sans atteindre des minima extrêmes.

Dégâts de gel sur vigne.
Dégâts de gel sur vigne.

Le nombre de jours de gel (= température minimale inférieure à 0ºC) par hiver a diminué depuis le milieu du 20ème  siècle ; il est passé en moyenne de 70 à 52. L’enneigement a également diminué, dans sa fréquence et son importance. Il est étroitement dépendant de l’altitude.

En ce qui concerne les gelées printanières survenant pendant la floraison des arbres fruitiers, les arboriculteurs de toute l’Europe ont gardé le souvenir des 20 et 21 avril 1991. Depuis 2000, en avril, des gelées ont été notées un an sur deux. La plus grave fut celle des 19 et 20 avril 2017. En 2019, il y eut trois épisodes : du 30 mars au 4 avril, les 14 et 15 avril, ainsi que les 5 et 6 mai. En 2020, plusieurs jours de gel ont été notés au début d’avril. Les 11, 12 et 13 mai 2020, les « Saints de Glace » – Mamert, Pancrace et Servais – ont rappelé leur existence et leur nuisibilité à ceux qui en doutaient. Dans maints jardins, on a constaté des dégâts sur les fleurs des fraisiers et des pommiers, sur les pommes de terre et différentes autres plantes gélives, ainsi que sur les jeunes pousses très fragiles des vignes, noyers et kiwis. La forte sécheresse du sol et de l’air à ce moment a aggravé les dégâts.

Si l’on retourne plus loin en arrière, jusqu’à 1970, on constate que l’évolution du climat n’a pas été progressive, mais qu’il s’est produit vers 1988 une rupture brutale avec une augmentation de la température mesurée d’octobre à avril, avec comme conséquence une avancée de la phénologie des espèces à pépins de 10 à 13 jours, et de la maturité des fruits de 3 à 5 jours. Ce phénomène se remarque surtout lorsque l’on met en graphique la température moyenne d’octobre à avril : on constate qu’avant 1990, cette température est au maximum de 8ºC, alors que par la suite, elle n’est jamais inférieure à 7ºC.

Ces constatations de la Station de Sint-Truiden correspondent à des données françaises identiques. Une autre rupture a été observée en 1910 où, sans transition, la température moyenne annuelle a augmenté et où la pluviométrie est devenue plus irrégulière d’une année à l’autre. Les jardiniers qui souhaitent produire du muguet fleuri le 1er  mai précisément savent bien que s’il fallait auparavant « booster » la culture, actuellement il convient de la retarder.

Dégâts de gel sur kiwaï.
Dégâts de gel sur kiwaï.

Des fortes chaleurs (> 30ºC) ne sont pas appréciées par les espèces fruitières des régions tempérées. Depuis 2000, elles ont été plus fréquentes que la normale un an sur deux, et on retiendra pour 2019, les douze jours en trois épisodes, avec un maximum de 35ºC le 25 juillet. En 2020 aussi, plusieurs épisodes de très forte chaleur ont eu lieu : du 23 au 25 juin, du 20 au 23 juillet, du 28 au 31 juillet, du 6 au 23 août, avec plus de 37ºC du 7 au 10, et finalement du 13 au 15 septembre.

Le facteur « pluviométrie »

La pluviométrie totale est très variable selon les années et les endroits. Elle est de 700 à 800 mm jusqu’au niveau du Sillon Sambre-et-Meuse, puis elle augmente avec l’altitude pour atteindre 1.300 mm dans les Hautes-Fagnes.

D’une année à l’autre, elle a été aussi souvent inférieure que supérieure à la normale, avec 2003 et 2018 comme années les plus sèches, et 2001 et 2002 comme années les plus humides. La répartition mensuelle de la pluviométrie est aussi d’une extrême variabilité. Par exemple, en 2016, la pluviométrie totale était de 942 mm en 190 jours, soit 10 % de plus que la normale, avec 174 mm à Uccle en juin (normale = 75 mm) et même 198 mm à Sint-Truiden, puis en décembre 22 mm (normale = 80 mm).

Un excès d’eau, suite à d’abondantes précipitations par exemple,  peut entraîner une asphyxie des racines.
Un excès d’eau, suite à d’abondantes précipitations par exemple, peut entraîner une asphyxie des racines.

Il semble qu’une sécheresse temporaire se manifeste plus fréquemment depuis 2010 en fin d’hiver et au printemps : en 2010 et en 2017, un printemps sec faisait suite à un hiver sec ; en 2011, 2014 et 2018, un printemps sec faisait suite à un hiver « normal », tandis qu’en 2015 un printemps sec faisait suite à un hiver humide. En 2017, on a noté pour mars + avril + mai 108 mm d’eau au lieu de 188, soit 57 % de la normale, en 2018 150 mm, en 2019 176 mm et en 2020 seulement 105 mm soit trois années de déficit important sur quatre.

À côté de la quantité d’eau récoltée, le rythme des pluies a une influence : deux jours de 25 mm de précipitation valent mieux qu’une pluie de 50 mm. En 2020, 22 jours de pluie pour mars+avril+mai au lieu de 49 en moyenne, et 35 jours pour juin+juillet+août au lieu de 44 en moyenne.

En 2020 à Wépion, après une première quinzaine de mars où il a plu douze jours sur quatorze, il n’y a pas eu de pluie à partir du 15 mars jusqu’au 27 avril, soit 44 jours, excepté une petite giboulée et une matinée de bruine. Vint ensuite une semaine modérément pluvieuse, puis un temps sec se réinstalla durablement jusqu’au début de juin. Ce constat nous amène à dire qu’il faudra de plus en plus envisager l’irrigation de nos vergers, surtout pendant les premières années après la plantation afin d’éviter une forte dessiccation du sol. On sait en effet que la réhydratation d’un sol excessivement sec est difficile et irrégulière.

Pendant l’hiver, on observe une diminution de l’enneigement : une moindre hauteur de neige et une apparition plus tardive. Cela peut s’expliquer par la plus grande fréquence à cette période des vents d’ouest plus doux et plus humides. Pour les arbres fruitiers, une couche de neige constitue un isolant contre le gel des racines, qui sont plus superficielles chez les sujets porte-greffe faibles. Mais il faut dire que les épisodes de très grand froid sont plus rares.

Le facteur « ensoleillement »

Il varie généralement en fonction inverse de la pluviométrie.

On constate une tendance à une augmentation de l’ensoleillement. Au cours de la décennie 2000-2009, il n’a été que deux fois supérieur à la normale : en 2003, record absolu de 1.988 h au lieu de 1.544 h normalement, et 1.800 h en 2009. Par contre, depuis 2010, il l’a été à six reprises : en 2010 et 2011, en 2014 et 2015, puis en 2018 et 2019.

Tout ceci montre l’extrême irrégularité de notre climat, et cela explique la difficulté de faire des prévisions d’une année à l’autre. Les tendances qui se dessinent lorsque l’on considère un temps plus long comportent de fortes variations annuelles en dents de scie.

Les arbres fruitiers et les tendances du climat

L’évolution récente du climat provoque un allongement de la saison de végétation, qui est actuellement d’environ 165 jours. Il peut permettre en principe l’introduction d’espèces et de variétés fruitières plus exigeantes en chaleur. Il peut aussi générer une augmentation de la production fruitière à condition qu’un stress hydrique ou thermique n’intervienne pas négativement.

Toutefois, si le réchauffement est indéniable lorsque l’on considère la température moyenne annuelle, il ne faut pas négliger les valeurs extrêmes. Quelques jours à une température anormalement basse suffisent à détruire des végétaux, totalement ou partiellement ; leur résistance au froid varie selon le froid ressenti sous l’effet du vent, et en fonction du climat des jours précédents.

En une seule nuit, les gelées tardives printanières survenant pendant les floraisons suffisent à anéantir une récolte. Il existe certes quelques mesures préventives, dont l’efficacité est limitée, et qui ont en commun d’être toutes très coûteuses, voire trop coûteuses dans le contexte économique actuel du secteur fruitier. Une phénologie de plus en plus précoce augmente inévitablement le risque de dégâts aux fleurs.

Les conditions climatiques pendant la floraison influencent fondamentalement la production fruitière. Un temps frais ou froid, pluvieux, venteux et peu ensoleillé contrecarre tout le processus de fécondation des fleurs : l’activité pollinisatrice des insectes butineurs est faible ; l’émission du pollen, et la croissance du tube pollinique sont ralentis, la fécondation des ovules est compromise, puis la division cellulaire de l’ovaire des fleurs fécondées est ralentie.

Des épisodes de forte chaleur se traduisent souvent par des brûlures sur les fruits et parfois sur le feuillage. Des systèmes de conduite où les fruits sont davantage à l’ombre du feuillage sont à envisager, comme cela se fait dans certaines régions très ensoleillées.

En 2020, sur ‘Jonagold’ nous avons eu des pommes qui avaient été endommagées par le gel du 12 mai, puis brûlées par la chaleur d’août.

La répartition très irrégulière des pluies provoque souvent un stress hydrique temporaire qui nuit à la qualité (calibre) de la production, et à la croissance des arbres. Dans une nouvelle plantation, l’édification de leur couronne demande un ou deux ans de plus, et la pleine production est retardée d’autant.

À suivre

Ir. André Sansdrap

Wépion

La phénologie: kekseksa?

Pour le botaniste, la phénologie est l’étude, la description et la codification de l’évolution des organes d’une plante en fonction des paramètres climatiques.

Pour l’arboriculteur fruitier, la phénologie appliquée à nos arbres et arbustes permet d’exprimer de manière précise l’évolution de chaque espèce et variété dans les conditions microclimatiques de son verger. Elle permet aussi de mieux situer dans le temps certaines interventions, par exemple dans la lutte contre certains bio-agresseurs. En effet, le climat peut influencer de la même manière l’évolution des arbres et arbustes, et le cycle d’insectes ou d’acariens ravageurs.

Pour chaque espèce, un certain nombre de « stades-repères » caractéristiques des bourgeons floraux ont été définis. Ils sont désignés soit par une lettre, soit par un nombre, soit encore par une expression imagée comme « Oreilles de souris » pour le stade D ou 54. Ils concernent en premier lieu le bourgeron clos, qui se gonfle. Ensuite se produit son éclatement : les fleurs apparaissent, sont encore fermées puis laissent apparaître la couleur extérieure des pétales. Puis intervient la floraison du bouquet : de l’ouverture de la première fleur à la pleine floraison puis à la chute des pétales. Ensuite l’ovaire des fleurs évolue : il grossit chez les fleurs fécondées, tandis que les fleurs non fécondées pâlissent et tombent ; c’est la chute post-florale. Enfin se produit la chute de juin, où tombent les fleurs en surnombre ou mal fécondées. Le grossissement des fruits se poursuit, puis intervient la maturation juste avant la récolte.

La plupart des ouvrages techniques ont publié soit les dessins du français Fleckinger, soit ceux du suisse Baggiolini, mais il existe également ceux d’Édouard Paternotte, biologiste au Centre de recherches de Gorsem (Sint-Truiden) et dessinateur talentueux.

A.S.