La Ferme des Grands Près à Liberchies: maîtriser sa qualité et cultiver son indépendance

Lorsque le couple reprend l’exploitation familiale en 2000, il fait face à une remise en question : «À l’époque, ce qui faisait rentrer de l’argent dans les fermes, c’était le quota betteravier et, le nôtre était très petit. La ferme possédait également du bétail mais ce n’était pas particulièrement ma spéculation préférée. Nous avions envie de nous rapprocher un peu plus de la terre et de trouver quelque chose qui nous apporte une plus-value », explique Bernadette. Après analyse de la situation, ils pensent, dans un premier temps, s’orienter vers les légumes industriels: « Mais nous nous sommes rendu compte qu’il fallait investir pas mal d’argent pour commencer, sans vraiment connaître la véritable rentabilité des cultures. Nous nous sommes donc dirigés vers la culture de légumes pour le marché du frais. On travaille à plus petite échelle et on prend moins de risques financiers contrairement aux cultures plus industrielles du fait du matériel onéreux à amortir », complète Jean-Yves.

Volume et origine : l’angle change

En 2001, ils convertissent donc une petite partie de l’exploitation en agriculture biologique: « A ce moment-là, il n’y avait pas de demande pour le local. L’origine du produit n’était importante que dans les gammes biologiques. Pour faire la différence quand on se présentait chez un grossiste, il fallait proposer du bio. C’est, entre autres, la recherche des débouchés qui nous a conduits au bio».

Le duo réinvente aussi sa manière de produire: « On a très vite compris qu’on ne pouvait plus fonctionner comme en grandes cultures. En effet, dans ce domaine, on sait qu’on vendra toujours sa production, sans doute à un prix moindre si la qualité n’y est pas, mais elle partira. En maraîchage, il faut avant tout s’assurer des débouchés et y aller petit à petit pour apprendre de ses erreurs et pouvoir rebondir rapidement car, si le produit n’est pas de première qualité, la deuxième qualité paiera à peine la main-d’œuvre. On a ainsi appris à parler en ares et plus en hectares et à s’agrandir petit à petit lorsqu’on était assuré des débouchés et qu’on commençait à maitriser la culture», expliquent-ils.

« Il existe deux grandes différences entre le maraîchage et les grandes cultures : les surfaces et volumes envisagés sont revus à la baisse et on pense à vendre avant de produire »

Aujourd’hui, la Ferme des Grands Prés cultive 7,5 ha de brocoli, fenouil, chou-fleur, épinard et salade en culture bio pour le marché du frais. « Nous en plantons toutes les semaines, d’avril à fin juillet et les récoltons de juin à novembre, voire parfois décembre. Les quantités sont trop importantes que pour les vendre en direct, nous travaillons donc avec des grossistes. C’est aussi un choix lié à notre contexte familial et professionnel du début, on voulait garder une certaine qualité de vie et les gens ne se déplaçaient pas à la ferme pour un chou-fleur comme ils le faisaient pour un ravier de fraise. A l’époque, on n’imaginait pas un magasin pour ce genre de produit. Aujourd’hui la question pourrait être envisagée mais, entre-temps, nous avons consolidé nos autres débouchés ».

Les asperges sont récoltées à la main à 25 cm, lavées, coupées à la même hauteur et proposées en botte de 500 g.
Les asperges sont récoltées à la main à 25 cm, lavées, coupées à la même hauteur et proposées en botte de 500 g. - D. Jaunard

Une vision extérieure grâce au magasin

La vente en direct à la ferme est réservée aux asperges et aux fraises également produites à la Ferme des Grands Près. Le point de vente est uniquement ouvert durant les mois d’avril, mai et juin. « Un magasin demande une présence à plein-temps et un certain investissement. C’est une activité qu’on ne souhaite pas confier à quelqu’un d’autre car le client apprécie mettre une image sur le produit et on aime pouvoir leur expliquer comme on le cultive. Cela nous plaît aussi d’avoir les réactions du public. Nous sommes parfois tellement centrés sur nos activités qu’on manque de vision extérieure et des questions naïves peuvent nous permettre de comprendre ce que les clients souhaitent. Néanmoins, se consacrer à cette activité tout au long de l’année serait compliqué, on a donc décidé de limiter le magasin à la vente des fraises et asperges».

20 ans de fraises

La ferme cultive plus précisément 70 ares de fraises en culture raisonnée, tout comme les asperges d’ailleurs: « C’est la manière de cultiver que je préfère mais c’est uniquement valorisable en vente en direct car le concept est trop flou pour un point de vente extérieur qui se raccroche à un label », explique Jean-Yves. L’offre en fraises de la ferme des Grands Prés est parfois limitée par rapport à la demande mais les producteurs ne souhaitent pas s’agrandir: «Il serait tentant d’étendre la culture mais on s’en tient là car il nous semble essentiel de pouvoir maîtriser la main-d’œuvre et contrôler notre qualité. On veut continuer à proposer un produit récolté correctement, bien rouge et sucré. Ce n’est pas facile de trouver du personnel qualifié, la cueillette demande déjà 4 à 5h par jour et l’organisation actuelle permet de varier les tâches des travailleurs et s’accorde bien aux autres productions».

Pour satisfaire un maximum les clients, les fidéliser et éviter qu’ils ne se déplacent pour rien, la ferme fonctionne beaucoup sur commande : « Les clients sont alors sûrs d’avoir leur marchandise et ça nous oriente aussi sur les quantités à récolter. En général, on vend 30% en plus des commandes en journée pluvieuse et 50% en journée ensoleillée. S’il y a des invendus, on en fait de la confiture ou ça part chez des glaciers».

Le couple a choisi de se consacrer à une variété unique résistante aux maladies et produisant de gros fruits pour faciliter la récolte et éviter les problèmes de logistique. « Les fraisiers sont plantés sur des buttes couvertes de plastique en plein air et une partie est mise sous serres au printemps de manière à étaler la récolte. L’interligne est paillée pour limiter l’enherbement, empêcher que le fruit ne touche le sol et pour l’aider à se colorer sur le dessous. On a privilégié une variété à gros fruits car cela demande moins de temps pour la récolte que des petits fruits. Néanmoins, le calibre diminue en fin de saison et les fruits sont plus sucrés. On évite également d’arroser avant la récolte pour ne pas diluer les sucres ».

Cette année, le début de saison a été particulier à cause des gelées tardives. «Nous devions couvrir chaque nuit les fraisiers pour les protéger contre le gel. L’agrotextile devait ensuite être enlevé chaque matin pour préserver les fleurs d’un contact excessif et les rendre accessibles aux ruches de faux-bourdons placées dans les serres pour la fécondation».

Les premières griffes ont été plantées il y a 15 ans et produisent encore.
Les premières griffes ont été plantées il y a 15 ans et produisent encore.

15 ans d’asperges

La Ferme des Grands Prés propose aussi des asperges vertes fraîches : « Les premières griffes ont été plantées il y a 15 ans et produisent encore. C’était aussi un produit assez inédit à l’époque. Les clients ne le connaissaient pas et on distribuait même un mode d’emploi et des recettes lors de la vente ».

Les premières asperges sont récoltées 3 ans après la mise en terre des griffes. Les turions (partie consommable de l’asperge) sortent de terre début avril et sont coupés à ras du sol quand ils atteignent la hauteur souhaitée. La plante rejette alors à côté et la récolte peut continuer. « Étant en contact avec la lumière, elle produit de la chlorophylle et est donc verte mais cette année on a également installé des asperges pourpres. On récolte les turions jusque fin juin, ensuite on les laisse se développer pour que la plante fasse de nouvelles racines. La végétation peut atteindre 1,5m. En automne, elle se nécrose et on broie le tout. Les résidus sont laissés au sol et servent d’humus ».

Il faut 12 degrés pour qu’une asperge pousse, le mois de mai 2021 a donc été compliqué pour ses petites plantes : «Il y a toujours une période avec des températures en dessous de la moyenne durant laquelle les griffes sont moins productives sur les deux mois de récolte mais c’est la première fois que nous sommes confrontés à une période de temps froid si longue. On a même investi dans un tunnel pour essayer booster la croissance. Durant le mois de mai, nous avons récolté 25% de ce qu’on récolte habituellement. On peut allonger la saison d’une semaine mais pas plus et il est peu propable qu’on récupère cela».

De 50 ares au départ, Jean-Yves a porté sa surface de courges à 20ha.
De 50 ares au départ, Jean-Yves a porté sa surface de courges à 20ha.

Des courges pour l’automne

À l’automne, les champs de l’exploitation se parent d’orange grâce à la culture raisonnée de courges: potirons, potimarrons, butternuts ou en encore coloquintes. «Nous nous y sommes mis en même temps que les légumes bio et les fraises. C’était à nouveau un choix stratégique car sa récolte n’est pas mécanisable et donc peu prisée. Elle nous permettait aussi d’occuper la main-d’œuvre tout au long de l’année. Il s’agissait d’abord de 50 ares pour notre point de vente et jardineries mais aujourd’hui nous sommes sur 20 ha et livrons presque exclusivement les grandes surfaces».

Les courges sont plantées à l’aide d’un semoir à maïs modifié sur buttes pour que les pieds des plantes ne baignent pas dans l’eau et car la butte se réchauffe plus vite. Il faut 20°C pour avoir une bonne germination. « Le point le plus incertain dans la culture est le désherbage et, comme la culture est plus rare, les recherches sont peu étoffées. Nous avons notamment créé une bineuse pour l’interligne». Les légumes sont récoltées à partir de la fin du mois d’août, sont stockés sur place et partent progressivement vers les grandes surfaces.

« Quand on est moins dépendant, on peut faire marche arrière plus vite et se réorienter plus facilement ».

Mais encore…

En bio, afin d’assurer sa rotation, Jean-Yves travaille également avec Land Farm & Men ( ou la marque Graine de Curieux) et cultive cette année du pois chiche.

La ferme des Grands Près reste aussi une ferme de grandes cultures puisqu’elle exploite encore plusieurs dizaines d’hectares de cette manière. « Mais le temps que j’y consacre est tellement moindre qu’au maraîchage que je considère plus cela comme un hobby. Le revenu principal provient des légumes ».

Avec le recul, Bernadette et Jean-Yves sont heureux des choix qu’ils ont posés. « On s’est parfois trompés mais nous sommes restés indépendants et nous avons pu nous diriger vers ce qui était le plus adapté. C’est un conseil qu’on peut donner à tout le monde, analyser sa situation, faire des choix qui nous laissent libres, différents du voisin mais qui ne vont pas à l’encontre de ce que l’on est ! ».

D. Jaunard