La Microferme du Ponceret: éleveurs de vers de terre avant d’être maraîchers

La Microferme du Ponceret, c’est un écosystème d’activités qui s’étend sur 3 ha et qui emploie 14 ETP à l’année. Les compétences y sont donc diversifiées.
La Microferme du Ponceret, c’est un écosystème d’activités qui s’étend sur 3 ha et qui emploie 14 ETP à l’année. Les compétences y sont donc diversifiées.

L’origine de la microferme du Ponceret puise ses sources en 2009, au retour d’Asie de Denis et sa famille. «À cette époque, nous avons eu une grosse remise en question par rapport à notre alimentation, à notre mode de vie, au monde que nous voulions donner à nos enfants. Si nous avons d’abord voulu créer un magasin de produits locaux, les nombreuses visites de fermes nous ont incités à nous lancer dans la production biologique», explique Denis.

Commercialement, les consommateurs veulent surtout des légumes; or, personne n’en produit en Ardenne pour la simple et bonne raison qu’il y fait trop froid. «Nous nous sommes alors tournés vers les serres hollandaises qui arrivent à d’excellents niveaux de production mais avec l’inconvénient de devoir les chauffer. Ne voulant pas avoir un impact négatif sur le climat, nous nous sommes intéressés à la pyrolyse du bois qui permet: la séquestration de carbone – par la production de biochar –, le chauffage de la serre et la rentabilité de la production dans cette région.

Une rentabilité permise grâce à l’écosystème d’activités créé qui repose sur 4 piliers: la production de légumes bio, leur commercialisation, la valorisation des surplus en cuisine et la production de chaleur et de biochar… Chacun de ses piliers est intimement lié aux autres avec pour base solide le maraîchage.

Piloter le climat intérieur

Après avoir acquis 3ha de terrains à la sortie de Bastogne, les travaux ont véritablement commencé fin 2015 pour une première saison de production en 2016. «Nous nous sommes d’abord concentrés sur l’intérieur des serres avec un petit peu de production en extérieur. Sur les 2.000m² couverts, près de 1.500 sont des zones productives

Les années qui suivent, leur activité s’étend, notamment par la plantation d’arbres fruitiers, l’arrivée d’un poulailler mobile, l’agrandissement de la zone maraîchère avec l’ajout notamment de serres tunnel. «Je les déconseille à tout le monde au vu de leur manque d’efficacité.» sourit-il. «La serre hollandaise permet une gestion du climat intérieur grâce à des capteurs internes et externes (température, humidité, taux de CO2, direction et intensité du vent…). Toutes ces données sont envoyées vers un logiciel que l’on paramètre pour créer dans une certaine mesure le climat recherché pour obtenir une grande productivité.»

Les conditions sanitaires y sont en outre bien meilleures. «On peut y réguler tant les excès que les carences en humidité. Suite aux différentes sécheresses, dont celles de 2018 qui nous ont obligés à arracher tous nos plants de tomates, nous avons installé un système de brumisation qui évite tout stress hydrique chez les plantes.»

Travailler sur sol vivant

D’un point de vue agronomique, Denis s’inspire du principe de la clairière, l’endroit où la productivité par m² est la plus élevée dans tous les modèles naturels disponibles. Et pour ce faire, il travaille «sur sol vivant». «Nous partons du principe que tous les apports en aliments pour les plantes viennent de la faune du sol. Nous sommes donc éleveurs de vers de terre avant d’être maraîchers! Et élever des vers c’est tout un art», souligne Denis. Comme tout élevage, il leur faut des aliments qu’ils apprécient: du fermenté, du carboné… Ils raffolent d’ailleurs du biochar que l’on produit.» En effet, les pores du matériau sont colonisés par la microfaune du sol, un garde-manger essentiel pour les vers.

Le biochar a un super impact au niveau du sol, il permet, outre la séquestration du carbone, de stabiliser tout l’azote qui s’y trouve. S’il est cher à l’achat, Le retour sur investissement se fait sur le long terme. P-Y L.
Le biochar a un super impact au niveau du sol, il permet, outre la séquestration du carbone, de stabiliser tout l’azote qui s’y trouve. S’il est cher à l’achat, Le retour sur investissement se fait sur le long terme. P-Y L. - P-Y L.

Au Ponceret, le sol doit être toujours couvert pour éviter la compaction. «Nous travaillons sur planche en permanence. Personne ne mettra jamais un pied sur un sol cultivé dans la serre.»

«Lorsque tu crées de bonnes conditions pour les lombrics, il faut aussi veiller à garder un bon taux d’humidité dans le sol, surtout dans les premiers cm, là où se concentre la vie. Voilà pourquoi nous posons des bâches sur le paillage. En outre, nous avons une technique d’arrosage qui consiste à maintenir l’humidité dans le sol. La technique sur sol vivant se traduit ici aussi par l’apport de biochar et de bokashi au niveau du sol, qui sont tous deux produits sur l’exploitation (voir encarts). Ces deux éléments permettent de préserver un équilibre entre micro-organismes et champignons au niveau du sol, ce qui amène une très grande diversité au niveau nutritionnel des plantes, soit le meilleur gage pour la santé des plantes… Ce travail paie puisque le couple estime la production par le sol de 600 unités d’azote par ha. C’est évidemment une estimation théorique basée sur les besoins d’une plante pour produire et ce qui a été récolté. Toutefois, cela leur permet de produire en bio sans achat d’engrais ou presque. Pour Denis, cet azote provient des vers et ce n’est pas un hasard. «On a tout mis en œuvre pour cette production.» Il estime d’ailleurs avoir entre une et deux tonnes de vers de terre par ha. Les analyses de sol réalisées chaque année ne montrent aucune carence, parfois des légers déséquilibres qui sont rapidement corrigés.

Les conditions intérieures à la serre sont adaptées à la culture de la tomate. On y veille aussi à dynamiser la vie du sol. S’il y a des lignes de passage, on prête une attention particulière à ne pas piétiner les zones de cultures.
Les conditions intérieures à la serre sont adaptées à la culture de la tomate. On y veille aussi à dynamiser la vie du sol. S’il y a des lignes de passage, on prête une attention particulière à ne pas piétiner les zones de cultures.

Autre donnée intéressante: la serre chauffée permet la production de l’équivalent de 200t de légumes bio par ha dans le respect du climat, soit 30t produites annuellement à l’intérieur du bâtiment.

Si tu veux faire de l’agroécologie, il faut avoir une vision à 30 ans. Or, aujourd’hui, pour la plupart des gens celle-ci est de 12 ou 24 mois. 

La solanacée en tête de gondole

Si la microferme étoffe sa gamme chaque année et travaille aujourd’hui une trentaine de légumes, la tomate est de loin le plus cultivé par l’entreprise! «Le Belge adore la tomate. Il veut de la diversité du goût. C’est là que notre microferme se distingue. On s’attelle à créer les meilleures conditions possibles pour les plantes sans ajout de C02 dans l’air, à l’inverse de la grande majorité des producteurs de tomates équipées de serres chauffées. La technique permet de faire grossir les légumes de près de 30%; un sacré gain pour le producteur puisqu’il vend ses légumes au poids. Toutefois, elle n’augmente pas le taux de nutriments dans le fruit. «Or, chez nous la dimension santé est très importante! Nous voulons des légumes bons de goût et sains… riches en nutriments et vitamines.»

Nouveauté cette année: la nurserie. L’équipe du Ponceret prévoit de produire tous les plants dont elle a besoin. «Nous sommes passés aux mottes. Nous nous adaptons à la taille à laquelle on travaille, et tout comme l’organisation, le matériel évolue», poursuit Denis.

Transformer pour garder la valeur ajoutée

L’installation de congélateurs et d’une cuisine en 2018 permet d’éviter le gaspillage mais aussi de valoriser les produits qui n’ont pu l’être directement. «Vendre nos tomates moins d’un euro le kilo alors qu’elles nous en coûtent deux à produire ne nous intéresse pas. Nous préférons rajouter un euro supplémentaire/kg pour pouvoir en faire des soupes, des coulis et les vendre en magasin.»

Pour valoriser au mieux sa production, la Microferme s’est équipée d’une cuisine et propose tout un tas de bons plats préparés à la vente, comme ici des veloutés.
Pour valoriser au mieux sa production, la Microferme s’est équipée d’une cuisine et propose tout un tas de bons plats préparés à la vente, comme ici des veloutés.

Il poursuit: «On a aussi fait des box repas type «Hello Fresh» pendant un an mais vu qu’à notre échelle, c’était très compliqué à gérer, que nous n’étions pas prêts; nous avons préféré arrêter. Commercialement, le concept fonctionne très bien, mais il reste un énorme challenge d’un point de vue logistique. C’est de l’horlogerie suisse de pouvoir synchroniser tous les arrivages de denrées alimentaires et pouvoir les envoyer dans les temps.»

Des volailles en pâturage tournant

Autre diversification: le poulailler mobile. Les quelque 300 poules pondeuses sont en pâturage tournant. Tous les deux jours, les volailles sont déplacées sur les têtes de rotation des nouvelles parcelles mises en culture. Leurs rôles? Outre la ponte d’œufs, elles fertilisent le sol et dynamisent la pousse de l’herbe.

Déléguer les compétences

Une telle exploitation ne se gère évidemment pas seul. «Nous avons commencé en 2016 à 6, nous sommes aujourd’hui 14 équivalents temps plein sur l’exploitation. Nous faisons appel à diverses compétences. Cinq personnes sont employées à la production, cinq autres en magasin, deux sont en cuisines et les deux derniers s’attellent aux tâches administratives. Notre ferme est un écosystème économique comme agronomique. Nous avons besoin de beaucoup de main-d’œuvre et de compétences.

Le magasin à la ferme propose non seulement les gammes de produits issus de l’exploitation mais également des produits d’autres fermes bio environnantes et d’entreprises écoresponsables. P-Y L.
Le magasin à la ferme propose non seulement les gammes de produits issus de l’exploitation mais également des produits d’autres fermes bio environnantes et d’entreprises écoresponsables. P-Y L. - P-Y L.

«Nous formons nos employés à nos techniques car nous les maîtrisons dorénavant suffisamment pour les partager. Mais ça n’a pas toujours été le cas, nous avons appris par essai-erreur. Bien que j’aie pu suivre diverses formations, dont une dans la ferme biologique du Bec Hellouin (Fr), c’est véritablement sur le terrain que l’on apprend. Les formations sur la chaîne youtube «Maraîchage sol vivant» sont également une mine d’information pour tous ceux qui s’y intéressent», souligne le porteur du projet.

Renforcer les liens

«Au départ, nous voulions que nos maraîchers puissent être évidemment à la production mais aussi en contact clientèle. Dans cette équation, il manque un élément important: les compétences. Les personnes polyvalentes sont rares. On ne peut pas maîtriser la technicité que demande la culture de la tomate, le contact avec le client et la gestion de la caisse… Raison pour laquelle il faut laisser les compétences là où elles sont utiles. Faire une visite de deux heures à nos clients qui le souhaitent a tout son sens, pas à un client qui ne demande qu’à faire ses courses et passer un bon moment…»

«Dans notre démarche, renforcer le lien entre le consommateur et le producteur est indispensable! Sinon une tomate restera toujours une tomate, et ce quelle que soit son origine. Sans ce lien supplémentaire, ça ne fonctionnera pas… Toutefois, celui-ci doit être entretenu, notamment par des visites… La pédagogie est un travail. Ceux qui viennent passer deux heures de visite chez nous, sont de bien meilleurs clients après celle-ci. Parce qu’ils ont compris la démarche… Et qu’ils y sont prêts!»

Se rapprocher des centres plus densément peuplés

Avec sa microferme, Denis a pu créer un laboratoire vivant. Les objectifs: expérimenter pour pouvoir le reproduire à plus grande échelle. La taille du Ponceret n’a été dictée que par la somme qu’il pouvait emprunter. «La structure est désormais la démonstration que notre projet fonctionne, que nous maîtrisons les techniques et que l’on sait vers quoi on va.»

Des saisonniers sont aussi engagés pour les récoltes.
Des saisonniers sont aussi engagés pour les récoltes.

Denis est d’ailleurs actuellement sur le développement du futur projet. «Nous voulons faire la même chose mais à plus grande échelle. Nous aimerions travailler avec une serre adaptée à un ha de production. L’idée serait de proposer au consommateur de devenir copropriétaire de la ferme qui produit leur alimentation. Nous partirions sur un modèle inspiré des Groupements d’achats communs (Gac) mais avec la prise en charge de la production en interne. Pour ce faire, nous cherchons à acquérir un terrain de minimum 2ha plat en zone agricole. Dans un périmètre de 30km autour de Bruxelles, Namur, Liège. Idéalement dans une ferme en activité en viandeux ou en grandes cultures pour commercialiser les différentes productions ensemble.» Contact: Denis Morsomme – 0474/58.30.10. ou denis@ponceret.be.

P-Y L.

Le Bokashi, une alternative au compost riche en carbone

Après avoir utilisé du fumier composté, Denis s’est tourné vers le bokashi, soit un système de fermentation des matières organiques. «On mélange les déchets de cultures, du fumier de cheval et de poule. On insémine ensuite le tout à l’aide d’un mix d’une quarantaine de bactéries, champignons, levures… que l’on va presser (pour en chasser l’air – processus anaérobie) comme un ensilage. L’avantage par rapport un compost? Toutes les chaînes carbonées longues vont être préservées. Le processus de fermentation va acidifier le tas, ce qui le stabilise chimiquement. Pour la vie du sol, c’est de la nourriture prémachée», sourit Denis.

.

Le direct

Le direct