La filière laitière française en route vers le «bas carbone»

La filière laitière française en route vers le «bas carbone»

Températures à la hausse, fonte des glaciers, cyclones, montée des eaux… Les informations de par le monde nous rappellent régulièrement que le réchauffement climatique est bel et bien d’actualité.

Des impacts sur la production laitière

Et il n’est pas sans conséquence ! L’Institut de l’Élevage en recense notamment trois pour l’élevage laitier.

En effet, en France, les chiffres montrent une baisse de la collecte laitière de 2,7 % durant la canicule de cette année, soit un impact non négligeable.

Côté cultures, d’autres études montrent un plafonnement des rendements en céréales (blé tendre, notamment). Elles l’expliquent d’abord par le réchauffement et les conditions climatiques, ensuite par les choix variétaux et les limitations en azote.

Par ailleurs, il semble que ces changements puissent avoir un effet positif à court terme : l’évolution de la pousse de l’herbe. Les estimations montrent une période de pâturage qui commence plus précocement mais avec un gros effondrement pour les mois de juin, juillet et août, la reprise serait un petit peu plus importante au niveau de l’automne. « Ce sont des choses à prendre en compte dans l’évolution de systèmes et dans l’évolution de l’utilisation du pâturage » estime Étienne Goumand. « Toutefois, à plus long terme, les projections en termes de rendement de l’herbe sont négatives ! »

10 % des gaz à effets de serre proviennent des bovins

La France réalise un bilan de ses émissions de gaz à effets de serre (GES) tous les ans et par secteurs d’activité. Il apparaît que l’agriculture est troisième avec 17 % derrière le « résidentiel/tertiaire » (19 %) et les transports 29 %.

De ces 17 %, l’élevage bovin représente la grosse partie de l’agriculture (10 %). Mais la spécificité de l’élevage étant le stockage du carbone, les prairies et les haies permettent de compenser 30 % de ces émissions. »

En outre, il faut souligner que celles-ci ont diminué de 11 % entre 1990 et 2010.

Plusieurs facteurs permettent de l’expliquer, dont l’augmentation de la productivité laitière moyenne. « Sur cette période, on est en effet passé de 4.700 à 7.000kg de lait produit par vache.

Il y a aussi une diminution du nombre de vaches pour un volume quasiment stable. La production de lait étant plus importante pour un nombre de vache plus faible, les émissions liées à l’animal et à ses émissions entériques sont donc moindres », affirme Élisabeth Castellan.

Par ailleurs, à la fin des années 90, la mise en conformité des bâtiments et du stockage des effluents d’élevage a permis une meilleure utilisation des effluents et une moindre consommation d’intrants minéraux.

Le méthane plus abondant

De tous les gaz que l’on retrouve sur l’exploitation laitière, le méthane (CH4) est le plus abondant avec 52 % des émissions ; le protoxyde d’azote (N20) et le dioxyde de carbone (C02) sont respectivement à 25 % et 23 %.

Le CH4 est principalement émis au niveau du troupeau (méthane entérique), au bâtiment au stockage. Il est très peu émis au pâturage.

Le N20 est retrouvé majoritairement dans le bâtiment, au stockage et au niveau des sols (lors d’apports azotés sur les sols).

Les intrants, l’énergie, le carburant forment des émissions directes sur l’exploitation de CO2. L’électricité apportée, et le carburant acheté peuvent aussi former des émissions indirectes qui sont comptabilisées en équivalents CO2. Le graphique 1 ci-dessus montre les postes d’émissions de GES pour une exploitation laitière.

Graphique1: Les postes d’émissions des GES pour un élevage laitier.
Graphique1: Les postes d’émissions des GES pour un élevage laitier.

Tous les systèmes fourragers permettent de les réduire

En termes de leviers pour diminuer ces émissions, il semble que tous les systèmes (herbe, maïs et mixtes) puissent permettre de réduire les GES au litre de lait produit.

Au vu des résultats de l’étude « Carbon dairy », un projet mené entre 2013-2016 dans laquelle près de 3.350 éleveurs français ont été impliqués, les émissions brutes de ces trois systèmes sont pratiquement au même niveau (Entre 1,03 et 1,06 kg de CO2/l). C’est au niveau de l’empreinte carbone nette que des différences entre systèmes se marquent (Cf. Graphique 2). En effet le système herbe capte plus de carbone puisqu’il a une proportion de prairies et de haies plus importante que dans le système maïs.

Graphique 2: Résultats carbone en fonction du système fourrager.
Graphique 2: Résultats carbone en fonction du système fourrager.

Une marge de progression importante

Et de prolonger l’analyse : « Si l’on analyse l’ensemble des exploitations tous ateliers confondus, on observe une marge de progression de 16 % entre le top 10 des élevages les plus efficients et la moyenne des fermes auditées. Cette marge est liée à l’optimisation des systèmes (efficience de la ration, des engrais, production des animaux…). Car l’empreinte carbone n’est autre que le reflet de l’efficience d’un système complet, qu’elle soit de la vache, du système fourrager ou de l’atelier. C’est un indicateur de cohérence ! Quels que soient les profils des exploitations, pour autant que l’on améliore leur efficience, des marges de progrès sont possibles et ce, dans tous les systèmes. »

Des leviers efficaces en élevage laitier

« Évidemment, les solutions pour y parvenir sont dépendantes de la situation initiale de l’éleveur, de son contexte et de ses objectifs. Il n’y a pas de solution unique… En outre, les solutions mises en place ne doivent pas aller à l’encontre des objectifs en termes de travail… car les leviers utilisés peuvent avoir d’autres impacts positifs sur d’autres enjeux environnementaux… (énergie, qualité de l’eau, qualité de l’air, biodiversité) et peuvent être compatibles avec des performances techniques et économiques : autonomie alimentaire, maîtrise des coûts de production, gestion du troupeau », explique Catherine Brocas.

Si on observe en détail les gros postes, notamment par rapport à la fermentation entérique, les leviers sont liés à l’alimentation (équilibre de la ration, quantité de concentrés, choix des matières premières comme le tourteau de colza…) et à la gestion de troupeau (limiter les animaux improductifs, adapter le taux de renouvellement, limiter les vaches en trop longue lactation, résoudre les problèmes sanitaires). L’objectif est d’avoir un troupeau en bonne santé qui peut exprimer pleinement son potentiel laitier.

Pour la scientifique, tous ces leviers peuvent paraître peu innovants mais nombreuses sont les exploitations à devoir encore les mettre en place. « Beaucoup d’exploitations sont en pleine évolution et leur système n’est pas encore calé… »

« D’autres leviers existent mais sont plus compliqués à mettre en place car ils touchent à l’infrastructure comme ceux liés à la gestion des effluents (méthanisation, gestion de la fertilisation…). La bonne conduite des prairies, la culture de légumineuse qui permet de diminuer les apports azotés, la bonne valorisation de l’herbe, la gestion de l’azote et des effluents de l’exploitation… Cela peut paraître bateau mais il faut toujours valoriser un maximum ses effluents avant d’apporter du minéral », poursuit la chercheuse.

Réduire ses émissions peut ne rien vous coûter, voire vous rapporter…

Vient donc la question du coût de la réduction de ces émissions. Et pour le groupe de chercheurs, c’est soit 0 euro/1.000 l, soit cela rapporte. En effet, toujours dans le cadre du projet « Carbon Dairy, ils se sont rendu compte que les élevages bas carbone ont une meilleure marge brute et des charges opérationnelles réduites (cf. Graphique 3). En effet, ceux-ci économisent 30 €/1000 l de lait produit au niveau des charges par rapport à ceux qui en ont une moins bonne empreinte carbone.

« Les éleveurs qui travaillent bien techniquement arrivent à réduire leurs charges, ce qui se répercutera toujours sur leur empreinte carbone. « Les leviers d’optimisation technique sont toujours positifs pour l’éleveur, sa trésorerie et l’environnement. »

D’autres leviers d’action existent et sont disponibles mais ont un coût important à la tonne de CO2 évitée. Mme Brocas cite la méthanisation, l’agroforesterie, les implantations du couvert, l’ajout de lipide dans les rations… « Ce sont clairement des investissements supplémentaires qu’il faut pouvoir assumer ! »

Des contraintes réglementaires supplémentaires

Étienne Goumand s’intéresse ensuite aux risques associés à ce changement climatique. « On n’est pas sans savoir que la réforme à venir de la Pac soulève de nombreuses questions. Quelles seront les conditions à remplir sur le plan environnemental pour bénéficier des aides ? Quelles sont les renégociations sur les piliers environnementaux ? avec des nouvelles contraintes à venir… »

Les périodes de sécheresse risquent, en outre, d’amener des restrictions d’eau. « En France, on voit que de plus en plus de zones sont touchées, sur des périodes plus longues et de façon de plus en plus récurrente… À l’inverse les inondations peuvent dégrader la valeur des actifs… »

Le chercheur pense également à la pression accrue des ravageurs des cultures comme la pyrale du maïs qui frappe fort dans des zones où on n’avait pas l’habitude de la voir, aux attentes supplémentaires des acheteurs/consommateurs. « On le voit déjà avec toutes les démarches entreprises : lait à l’herbe, non-ogm, qui rémunère mieux ses éleveurs… Va-t-on avoir des laits qui ont une plus-value sur le plan environnemental, un lait Zéro carbone ?

Enfin, il ne serait pas étonné de voir arriver dans le futur une « taxe carbone » qui sanctionnerait les élevages qui émettent des GES. Une taxe qui se baserait sur le principe du pollueur-payeur. Toutes ces pistes ont été tirées de publications, il n’est donc pas à exclure qu’elles soient dans un futur plus ou moins proche en cours de réflexion !

P-Y L.

Que fait la filière laitière française pour réduire son empreinte carbone ?

En France, les filières d’élevage se sont clairement emparées de la question par le biais de l’outil d’évaluation CAP’2ER, soit lecalcul automatisé des performances environnementales en élevage de ruminants.

Objectifs? Sensibiliser les éleveurs et les conseillers aux thématiques environnementales; évaluer les principaux impacts environnementaux; mettre en évidence le lien entre les pratiques d’élevage, les impacts environnementaux et les indicateurs économiques et sociaux; positionner l’exploitation par rapport à des références; construire un plan d’actions carbone adapté à l’élevage; deux niveaux d’évaluation, à savoir des outils de sensibilisation et des outils d’aide à la décision.

C’est donc un outil qui travaille sur les indicateurs environnementaux: GES, qualité d’eau, d’air (ammoniac), et consommations énergétiques mais qui communique aussi sur les contributions positives de l’élevage: performance nourricière (nombre de personnes nourries par atelier d’élevage), stockage du carbone et le maintien de la biodiversité (Sie).

En aval, cela se traduit par des élevages qui sont déjà engagés avec des organismes de conseil en élevage. Aujourd’hui, en France, CAP’2ER, ce sont 110 organismes engagés, 600 conseillers formés et 14.000 diagnostics réalisés.

La filière laitière a réalisé une feuille de route climatique avec la démarche de ferme laitière bas carbone dont l’objectif est de réduire son empreinte carbone de 20 % à l’horizon 2025. Autres objectifs: 50 % des éleveurs engagés d’ici 2023, 100% en 2028. Aujourd’hui, le taux d’engagement est de 16 %.

P-Y L.

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