Sauce américaine

Sauce américaine

Dame ! Il s’agissait d’élire pour quatre ans le président de la nation la plus puissante du globe, adoratrice inconditionnelle du dieu dollar et foncièrement égocentrique. « America first », martèle Trump ! Nos hommes politiques font figure d’amusants Lilliputiens à côté de cette marionnette gargantuesque. Biden est encensé par les médias européens, mais pourra-t-il tenir la distance ? En ces temps maudits du coronavirus, ce choc des titans est en tout cas très distrayant, car les élections sauce américaine ne manquent pas de piquant. Rien à voir avec la sauce bécha-belge farineuse qu’on nous sert sur nos frites ces jours-ci…

À propos, savez-vous pourquoi les élections aux USA se tiennent toujours le mardi qui suit le premier lundi de novembre ? Au 19e siècle, les Américains ont choisi cette journée parce que la majorité d’entre eux travaillaient dans l’agriculture ! Début novembre, les récoltes étaient terminées et l’hiver n’avait pas encore lancé ses premières offensives. Pourquoi un mardi ? Le dimanche était jour férié, et le mercredi était traditionnellement jour de marché. À cette époque, il n’existait pas de voitures et les gens devaient se déplacer vers les bureaux de vote à pied ou à cheval, de la campagne profonde vers les grands centres. Cela demandait parfois de nombreuses heures de trajet, et certains devaient déjà prendre la route le jour précédent, pour arriver à temps. Ils partaient de chez eux le lundi, pour arriver le mardi, jour de vote. CQFD !

Curieuse survivance du temps jadis… En 2020, les États-Unis sont hyper-technologiques, industriels et financiers, mais leur agriculture reste sans conteste l’une des plus productives au monde ! L’Iowa, le Wisconsin, le Minnesota, les deux Dakota, l’Indiana et la Caroline du Nord sont considérés comme les plus agricoles, mais également comme « oscillants » dans leurs votes, tantôt républicains, tantôt démocrates. D’une manière générale, les agriculteurs et les ruraux de cette « Amérique profonde » sont conservateurs et républicains, mais les politiciens des deux camps évitent de se fâcher avec un électorat qui fait souvent la différence lors des confrontations serrées. Chez nous, en Belgique, on se fiche du vote des cultos comme d’une guigne ! Nous ne représentons plus rien, un petit % de l’électorat national, et encore… Aux USA, la voix des « farmers » semble être digne de respect, toutes proportions gardées.

L’agriculture nord-américaine véhicule des clichés fabuleux : tout est immense chez eux ! Dans la « Corn Belt » (ceinture de maïs), des étendues de céréales (blé, soya…) ondulent à perte de vue, tellement vastes que les gigantesques moissonneuses y ressemblent à des fourmis. Des myriades de bovins paissent dans les prairies du Mid-West et du Texas, pour être engraissés dans des « feedlots » (parcs d’engraissement) de 100.000 unités ! Certaines fermes laitières traient plus de 10.000 (dix mille !!) vaches, avec des petites mains mexicaines clandestines. Les USA, c’est aussi la nation de Cargill, Philip Morris, Kellog, General Mills, Coca-Cola…, géants planétaires de l’agro-alimentaire, mais également de Monsanto (absorbé par Bayer), Johnson & Johnson, Pfizer…, pour l’industrie phyto-pharmaceutique. En un mot comme en cent, les États-Unis d’Amérique pèsent très lourdement sur la filière alimentaire mondiale, de la fourche à l’assiette !

Dès lors, qu’ils s’appellent Biden, Trump, Obama ou Clinton, les présidents américains ont toujours eu à cœur de soutenir leur agriculture, socle inébranlable – certes fort aplati – d’une société florissante. On ne meurt pas de faim aux USA ; on y meurt plutôt de trop bien manger, de cette « junk food » (malbouffe) issue de leurs fermes-usines, et élaborée par leurs industries alimentaires dont la seule finalité est le profit financier. Les dirigeants américains ont besoin de leurs agriculteurs, et n’hésitent pas à les arroser généreusement. L’administration Trump aura versé cette année un montant record de 46 milliards de dollars, 10,2 milliards pour se gagner les voix des états « oscillants » comme l’Iowa et ses voisins du Midwest. Le tiers des revenus des agriculteurs de l’Oncle Sam proviennent de ces aides financières, ce qui fait bien rire les dirigeants européens, quand leur PAC est accusée de concurrence déloyale par les négociateurs américains. « C’est celui qui le dit qui est ! », comme disent les enfants.

Notre ami Biden ne modifiera en rien cette politique de soutien ; sans doute lui donnera-t-il une couleur verte davantage vertueuse, afin de donner l’illusion de relever les défis climatiques comme en Union Européenne. Avec un Green Deal sauce américaine, pourquoi pas ? Bonne chance à lui, mais comme disait Michel de Montaigne vers 1570 : « Si haut que l’on soit placé, on n’est jamais assis que sur son cul. » !

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