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Marc Tarabella: «L’Europe manque singulièrement de stratégie et de vision»

Cela fait longtemps qu’il connaît la PAC de l’intérieur et des années qu’il formule les mêmes constats : dérégulation, abaissement des prix, revenus en berne pour les agriculteurs européens. Marc Tarabella revient sur l’échec d’une réforme qu’il n’a eu de cesse de combattre.

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Compensatoire au revenu, telle est la nature de l’aide européenne sans laquelle il n’existerait plus d’agriculture familiale, ou presque, indique le député social-démocrate. Or, la demande des agriculteurs est d’être payés correctement pour le travail qu’ils font.

Sont-ce là les raisons qui vous ont poussé à voter contre cette réforme ?

Entre autres, oui. La PAC continue d’aller dans la même direction, à tourner le dos à un changement de cap qui aurait pu assurer une meilleure régulation des marchés, même si je reconnais qu’il en existe désormais un peu dans l’OCM unique. Mais au-delà de ça, on reste dans un schéma qui conduit les agriculteurs à être de plus en plus assistés via des aides européennes pour subsister. D’autre part, cette politique n’est plus commune puisqu’on renationalise les stratégies qui seront définies au niveau national. La commission est faible et ne rejettera aucun des plans qui auront été soumis par les États membres. On claironne que l’on veut atteindre 25 % de terres en bio à l’horizon 2030… sans s’en donner les moyens sous forme d’une aide directe conséquente qui soit un incitant clair pour agriculteurs durant la période de transition de trois ans. Enfin, on déplore notre dépendance par rapport au continent américain quant à la nourriture du bétail au niveau du soja, mais là encore, il n’existe pas de stratégie européenne interne claire pour la réduire, par exemple en courageant la production de protéines végétales via des aides couplées. Nous sommes donc en contradiction avec les objectifs du Pacte Vert.

Cela signifie-t-il, pour vous, que les objectifs de la stratégie « De la fourche à la fourchette » n’épousent pas ceux de la PAC ?

C’est plutôt la PAC qui ne s’adapte pas aux défis du moment et qui continue à avancer, tel un gros paquebot, droit dans le mur sans pouvoir dévier de sa trajectoire. Sauf à la marge et il faut quand même saluer quelques améliorations. On notera, dans le rapport de M. Müller (rapporteure de la PAC pour le règlement horizontal, ndlr), la dimension de la conditionnalité sociale que l’on doit d’ailleurs aux socialistes. Mais cette acquisition restera toutefois lettre morte si les services d’inspection sociale nationaux ne se mettent pas au travail. Ce n’est pas l’Europe qui va inspecter, ce sont les États membres qui doivent faire respecter les règles sociales. L’avancée est certes un peu plus que symbolique mais ne sera pas hautement efficace dans l’immédiat. On peut aussi saluer la constitution d’une réserve de crise propre d’au moins 450 millions €, financée sur les marges du budget de la PAC plutôt que prélevé sur les versements aux agriculteurs comme c’est le cas actuellement.

En parlant des Etats membres, quelle est votre position sur les plans stratégiques nationaux ?

Ils cristallisent les critiques depuis le début et constituent d’ailleurs pour moi l’une des principales pierres d’achoppement dans cette PAC. Il n’y a plus de stratégie européenne, on renationalise la PAC, elle est morte, il n’y a juste que le pognon. Le plafonnement va être laissé aux États membres, l’Europe n’est même plus capable de décider, c’est un sujet tabou depuis des années. Sans parler de la notion d’agriculteur actif, un débat pourtant fondamental puisque les aides sont de plus en plus tournées vers les propriétaires et échappent aux travailleurs de la terre. L’aide à l’hectare est une « imbécillité » sans compter que l’on se dirige vers une convergence qui ne sera aucunement équitable. Mais il faut aussi revoir toute la politique commerciale en essayant de protéger certains secteurs agricoles.

Vous faites allusion à l’accord avec les pays du Mercosur…

Exactement. Pourquoi importer 100.000 tonnes de bœuf si ce n’est pour déstabiliser encore un peu plus le marché de la viande et donc nuire aux éleveurs, eux qui sont de grands pourvoyeurs de main-d’œuvre en agriculture ? On ne ré-établit pas un prix correct pour leur travail, les rendant encore davantage dépendants des aides européennes qui ne sont pas bien distribuées car captées par des grands propriétaires terriens. Les plus grands bénéficiaires de la PAC sont quand même le Duc d’Albe en Espagne, le Prince Charles au Royaume-Uni bien qu’il ne puisse plus en bénéficier en raison du Brexit et c’est encore l’église en Pologne. Des situations dont on ne peut se satisfaire.

La PAC vient d’être votée, quel va être le sens du travail que mènera votre groupe politique, mais aussi le vôtre ?

Notre groupe est divisé mais une majorité des députés sociaux-démocrates a voté en faveur de cette réforme. Plusieurs dossiers intéressants sont discutés en commission de l’agriculture du parlement dans laquelle j’ai envie de revenir comme titulaire (M. Tarabella est actuellement membre suppléant, ndlr). Je souhaiterais m’impliquer au niveau de l’étiquetage alimentaire parce que je pense qu’il faut mieux informer les citoyens sachant que ce qui est proposé par le Nutri-score n’est pas pleinement satisfaisant vu qu’il ne s’appuie que sur le seul aspect nutritionnel sans prendre en compte le degré de transformation des aliments. Des produits estampillés « A » et « B » seraient bons tandis que ceux frappés des lettres « D » et « E » seraient mauvais. C’est trop simpliste. Il faut travailler sur un indice qui serait plus intelligent. J’ai d’autre part été rapporteur sur le régime d’aide à la distribution de fruits et légumes dans les établissements scolaires. Je ne suis pas satisfait non plus, d’une part parce que les budgets sont sous-utilisés et de l’autre parce que l’on a complexifié les règles. C’est le cas de la Wallonie et de la Flandre qui ont failli à leur mission en imposant des règles en termes de marchés publics à des écoles qui achètent directement des fruits ou de lait à des producteurs pour quelques centaines d’euros. Ce n’est pas ainsi que l’on retissera le lien entre agriculteurs et consommateurs.

Marie-France Vienne

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