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Histoire de sucre: quand les rapports entre industriels et agriculteurs ne sont pas un long fleuve tranquille

L’année 2020 s’est terminée sur une mauvaise nouvelle pour les betteraviers. La CoBT, sucrerie de Seneffe, ne se fera pas. Du moins, pas de suite, car même si ce projet ne se réalise pas dans l’immédiat, il en appellera d’autres, nous en sommes sûrs. Il aura eu le mérite de montrer au monde industriel qu’il est possible de coaliser des agriculteurs, des investisseurs et des bonnes volontés pour réaliser ce beau projet de coopérative. Malheureusement, il semble que les banques aient trébuché sur la dernière marche, probablement victimes d’un lobbying toxique. À suivre donc…

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Les vicissitudes de l’année betteravière – elles ont été nombreuses et concernaient tous les angles de la culture — nous rappellent que, pour obtenir un bon rendement, la compétence de l’agriculteur doit être extrêmement élevée. Mais, la récompense économique n’est pas au rendez-vous ! Pourquoi ? Nos rapports avec l’industriel sont régis par un « accord interprofessionnel » négocié âprement par notre syndicat. Nos rapports sont aujourd’hui déséquilibrés par deux volontés : la politique qui a libéralisé le marché du sucre et l’industriel qui veut accroître toujours plus son hégémonie sur le monde agricole.

Beaucoup d’agriculteurs sont mécontents de la tournure que prennent les choses (notamment) en culture betteravière depuis la suppression des quotas et la descente aux enfers du prix annoncée voire programmée.

Malgré les contorsions de langage des responsables de sucrerie pour minimiser les difficultés des agriculteurs et le manque de rentabilité, beaucoup ne sont pas dupes et se détournent de cette noble production, locale et vertueuse environnementalement parlant. Comment expliquer à l’observateur neutre que malgré que nous occupions la place la plus performante d’Europe depuis des années, la production de sucre en Belgique est sur le déclin ? Comment lui expliquer que le sucre est acheté à l’agriculteur à 15 cent le kilo et qu’il termine dans les sodas ou paquets de sucre à 1,5 euro le kilo ?!

Quand l’agriculteur plante ses betteraves, il prend des risques :

– les risques climatiques de plus en plus prégnants : sécheresse, coup de chaleur, aléas climatiques exceptionnels ;

– les risques phytotechniques : levées difficiles, désherbage délicat, pucerons, jaunisse, maladies…,

– les risques environnementaux : utilisation des phytos, respect des normes, contrôles… ;

– les risques financiers : intrants en augmentation constante tandis que les prix de vente sont en baisse (effet ciseaux)…

En Belgique, depuis trois ans, le betteravier moyen ne dégage pas de marge positive avec sa culture ! Multiplier le rendement moyen RT par le prix réellement payé, hors prime et hors bâchage, et vous êtes sous le prix de revient calculé par les centres de gestion.

Pendant que nous nous débattons dans ce marasme, l’industriel se comporte comme un délinquant. L’Europe s’est intéressée aux industriels responsables de pratiques déloyales. Il faut bien reconnaître que l’attitude de la RT incite à repenser nos accords avec elle. Quelques exemples :

– Est-il admissible que des betteraves livrées à partir de septembre ne soient finalement payées (solde) qu’en juin de l’année suivante à un prix inconnu jusqu’à la veille du paiement ? Non, les directives européennes interdisent ces pratiques !

– Est-il admissible que pour obtenir une valeur minimum de prix (27,73 euros/t à 18º) pour 70 % du volume livré, il nous faille emblaver pour 2020 au moins la même quantité qu’en 2019 et s’engager de façon identique pour 2021 ? Non, les directives européennes interdisent ces pratiques !

– Est-il admissible que l’industriel procède à des représailles commerciales (pénalité de 3 euros/ tonnes non livrée) quand la quantité contractuelle n’est pas livrée même si la surface n’est pas emblavée. Non, c’est inadmissible, dans cette vue unilatérale des choses, où est la liberté du planteur obligé de livrer son contrat A à son qualitatif sous peine de représailles.

– Est-il admissible que l’industriel propose à présent, mais imposait jadis, l’achat de semences de betteraves par son propre canal à un prix 10 à 20 % supérieur à la concurrence ?

– Est-il admissible que l’industriel impose à l’agriculteur des campagnes de 120 jours pour faciliter son amortissement et diluer les frais fixes. Les contraintes pour l’agriculteur, bâchage pour 1,1 euro/ tonne alors que le prix de revient est à 1,25 euro/ tonne, perte de sucre en tas, tare plus élevée, betteraves pourries/gelées/ rejetées, le risque total inhérent à l’agriculteur et pas suffisamment pris en compte par l’industriel (enveloppe de prime fermée).

Cette litanie de doléances est non exhaustive : le passage de la richesse à 18, le pivot tare terre à 3 % quasi impossible à atteindre, le calcul du prix SZ4, pas d’engagement de prix sur 100 % du tonnage…

L’industriel se comporte comme le propriétaire exclusif de l’outil alors que nous sommes, avec nos collègues allemands, détenteurs de participations.

L’industriel se comporte comme le dépositaire exclusif de la culture betteravière, alors que cette dernière est un bien collectif, hérité de nos prédécesseurs, pour lequel la majorité des avancées techniques ont été financées exclusivement par les agriculteurs : semences, semoirs, arracheuses, phytos…

Dorénavant, l’industriel ne pourra plus se montrer hautain et méprisant, il devra considérer l’agriculteur comme véritable partenaire et pas seulement dans sa sémantique de communication. Nous ne sommes pas vos petites mains pour faire fonctionner votre outil sous la menace et l’index levé : « si vous ne plantez pas assez, on risque de fermer une usine ! ». Je n’y crois pas un seul instant à la lecture des bilans de la RT.

Vous avez eu la bonne idée de rainurer le petit morceau de sucre pour pouvoir le couper en deux parties égales d’un seul petit effort. Nous attendons de vous la même attitude avec le partage de la valeur ajoutée. Wait and see...

Henri Lhoest

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