Par les champs et par les bois

Par les champs et par les bois

Savez-vous que l’Administration des Eaux et Forêts a été créée en Belgique en 1854, seulement en 1854 ? À partir de cette date, dans les campagnes, on a assisté à une véritable partition entre le secteur forestier et le monde agricole ! Les champs et les bois allaient désormais être gérés de manière indépendante : ce fut une révolution, un véritable déchirement, tant ces deux composantes de la ruralité s’interpénétraient profondément dans la vie paysanne, ou plutôt dans sa survie. À l’égal des parcelles labourées ou pâturées, les forêts communautaires constituaient les uniques ressources des populations locales, particulièrement dans les régions déshéritées comme l’Ardenne. Les droits de faucillage, de panage et de glandée, d’affouage, de bois mort, de vain pâturage et d’essartage assuraient aux paysans-pasteurs-cultivateurs-forestiers un espace vital où ils puisaient des denrées indispensables : fourrages, céréales essartées, fruits, bois de chauffage… Le paysage de nos campagnes était bien différent d’aujourd’hui : une mince couronne de terres labourées ceignait le front de nos villages ; au-delà, bosquets, haies vives, landes à genêts, sarts et prairies formaient une « forêt » déliée, différente de notre conception actuelle des grands massifs comme la Forêt d’Anlier, ou celle de Saint-Hubert. En réalité, nos régions rurales étaient de vastes bocages nourriciers… et protecteurs lors des conflits armés, car ils formaient des labyrinthes végétaux bourrés de cachettes, faciles à défendre, où les attaquants peinaient à s’orienter. Les Alliés en firent la mortelle expérience dans le bocage normand, face aux unités parachutistes allemandes, en juin et juillet 1944…

À partir de 1854, l’arbre devint donc chez nous l’ennemi à abattre pour les agriculteurs, tandis que les animaux domestiques étaient désormais interdits de visite dans les forêts gérées « scientifiquement » par des spécialistes. Il s’agissait d’un confinement avant l’heure, d’une ségrégation, d’un divorce forcé entre deux partenaires de cœur. Le système ancestral paysan n’était pourtant pas si mauvais, puisqu’il a nourri dans nos régions des centaines de générations de paysans, depuis le Néolithique ! Au 19e siècle, l’essor de l’industrie et les progrès galopants en agronomie exigeaient un nouveau paramétrage : les surfaces agricoles avaient pour mission de produire des aliments, tandis que les surfaces boisées devaient fournir en priorité du bois d’œuvre pour étançonner les mines de charbon et pour construire des bâtiments. Accessoirement, le bois-énergie était récupéré, houppiers et ramilles, pour chauffer les habitations dans les campagnes, tandis qu’ailleurs, les combustibles fossiles étaient allègrement brûlés dans les usines et les villes, à une époque où on ne parlait pas des gaz à effet de serre…

Bien des terres, dites « vaines » ou « incultes », furent ainsi plantées d’épicéas, lesquels poussaient très vite et facilement, et convenaient parfaitement comme bois de mine et de charpente. De son côté, le bocage fut systématiquement détruit : les haies furent arrachées et les landes défrichées, à la houe, à la hache, par le feu et grâce aux nouvelles charrues, par l’utilisation de machines agricoles de plus en plus efficaces. Chaux et scories Thomas vinrent amender les terres acides. L’agriculture progressait tous azimuts et reléguait les pratiques paysannes aux oubliettes. Aujourd’hui, l’agriculture moderne exige des grandes surfaces, de larges horizons ouverts à tous les vents, où les moissonneuses et tracteurs équipés de machines surdimensionnées peuvent exprimer tout leur potentiel. Seuls quelques arbres isolés ou petits bouts de haie vive sont tolérés en bord de champ, pour faire joli. Dernièrement, un jeune agriculteur m’a dit tout son dépit et sa frustration, quand le propriétaire d’une parcelle qu’il désirait louer lui a interdit d’arracher trois belles rangées de haies vives qui « découpaient et dépréciaient » (selon le fermier) la prairie de 12 hectares qu’il voulait labourer et planter de maïs, en 4 morceaux de 3 hectares. Ce jeune homme innocent m’a beaucoup attristé, lorsqu’il a cité l’agroforesterie et l’agroécologie comme des « lubies d’écolo », des « âneries d’intello » (sic).

L’arbre est réellement un empêcheur de cultiver en rond, dans l’esprit de la grande majorité des exploitants agricoles. Nos ancêtres avaient une tout autre conception de l’agriculture, un peu comme celle des « jungles-jardins » très nourriciers d’Indonésie, d’Afrique et d’Amazonie. À l’heure du réchauffement climatique, des sécheresses à répétition, des coulées de boue lors d’orages diluviens, il serait sans doute opportun et bien avisé de revoir nos copies. La forêt non plus, de son côté, n’est pas au mieux de sa forme : la monoculture de résineux s’essouffle, avec les attaques de scolytes, favorisées par le stress hydrique estival et la hausse des températures. Les forestiers aussi doivent se poser les bonnes questions, et surtout trouver les bonnes réponses ; même un âne ne trébuche pas deux fois sur la même pierre… L’Union Européenne propose un « Green Deal ». La Wallonie s’est fixé le challenge des 4000 kilomètres de haies vives. Un nombre grandissant de voix s’élèvent, qui demandent un autre regard, une révision des priorités, un retour vers la sagesse. Un amour des arbres réhabilité !

N’est-il pas temps de réconcilier les forêts et les champs, après deux siècles d’un divorce aussi stupide que dévastateur pour la ruralité ?

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