Les bienfaits de la routine

Les bienfaits de la routine

En 2021, le mot « routine » semble sorti tout droit d’un autre monde, d’un passé révolu figé dans un cadre immuable, où les gestes et les comportements soigneusement mesurés se répétaient à l’infini, au pas du cheval. Aujourd’hui, nos sociétés occidentales vivent à cent à l’heure, -que dis-je ? –, à la vitesse de la lumière ! La vérité du moment n’est plus celle de la minute suivante. Les progrès galopants nous obligent à sans cesse nous remettre en question, à assimiler très vite les nouveautés et laisser déjà derrière nous une notion à peine digérée. Pourtant, la nature profonde des êtres humains est plutôt routinière : chaque individu -agriculteur ou non –, se construit inconsciemment des petits rituels dans sa vie, des habitudes héritées de son éducation ou adoptées pour répondre à des nécessités quotidiennes. Chaque matin au réveil, les mêmes gestes sont accomplis, les mêmes actes sont posés sans y penser. Et c’est heureux ! S’il fallait réfléchir à tout ce qu’on fait, chercher où sont ses lunettes, où sont rangées ses chaussettes, dans quelle boîte se trouve le café moulu,., il faudrait se lever deux heures à l’avance. La routine rend le quotidien bien plus rassurant ! Et tout au long de la journée, 365 jours par an, le processus se répète ; les pratiques habituelles sont effectuées avec aisance : toilette, repas, soins aux animaux, traite, visites en prairie, etc, etc.

« Je me lève et je te bouscule, comme d’habitude ! » chantait le chaud Cloclo Lapin. La routine serait une tueuse silencieuse ; elle noierait les émotions négatives et positives dans son chaudron de potion pratique ; elle enlèverait tout le sel de la vie et rendrait celle-ci insipide. On lui prête bien des maux. Nous autres paysans sommes de grands routiniers ! On moque les agriculteurs, car paraît-il, aucun autre indépendant en état de choisir la nature et la technique de son travail, n’a une telle puissance de fidélité à ce qui s’est fait avant lui, à ce qu’il fait lui-même. La routine est une forme de résistance passive qui s’obstine dans ses pratiques habituelles, quelle que soit la force des arguments qu’on puisse leur opposer. On rit de nous, mais en vérité, il existe UNE raison profonde à notre attachement viscéral aux traditions : notre rapport constant avec la nature, lequel nous aligne sur son comportement !

En effet, qu’y a-t-il de plus routinier que notre environnement naturel ? Chaque jour, le soleil se lève et se couche aux mêmes heures, avec des changements graduels et imperceptibles au fil des saisons. Celles-ci dictent nos tâches, semaine après semaine, mois après mois. L’hiver nous voit soigner nos animaux ; le printemps nous précipite dans les champs, puis les beaux jours de l’été amènent la fenaison, la moisson ; l’automne, ses récoltes et ses semis, accaparent les derniers beaux jours avant le retour des frimas. Les cycles de la Terre, du Soleil, de la Lune nous entraînent dans leurs rondes éternelles. Plantes et animaux sont eux aussi fort routiniers : herbes et céréales ne poussent pas n’importe où, n’importe quand, n’importe comment ; les vaches doivent être traites quotidiennement ; les brebis viennent en chaleur quand les jours décroissent ; chaque espèce animale respecte sa propre durée de gestation. On n’a jamais ensilé du maïs en juin, ni planté des pommes de terre en octobre… L’agriculture s’est construite et calquée en parfait accord avec la routine de la nature, si ce n’est quelques « tricheries » : cultures hydroponiques sous rayons UV, désaisonnement des brebis et des vaches, sélection de variétés culturales adaptées à chaque région…

L’humanité est redevable de notre « routine » ! Je pense particulièrement aux innombrables petits paysans des pays dits « sous-développés ». Ils produisent la plus grande partie de la nourriture mondiale, n’en déplaise aux chantres de l’agro-industrie. Dans une logique de durabilité, ils ont adopté avec sagesse une stratégie de diversification et de multi-usage, depuis la nuit des temps. Ils consomment très peu d’intrants, et pèsent du poids d’une plume sur leurs écosystèmes ; ils ont gardé la mémoire des sources, par exemple, et cultivent un panel de variétés dix fois, cent fois plus étoffé que nous, exploitants agricoles des pays dits « développés ». Génération après génération, leur « routine » traditionnelle a sauvegardé une incroyable biodiversité agricole, laquelle constitue une banque génétique inestimable, pillée régulièrement par des multinationales semencières. La routine légendaire de ces agriculteurs -et la nôtre- est un réel bienfait pour l’humanité, dans tous ses compartiments, car elle est résiliente et connaît tous les trucs et astuces pour répondre aux éternels défis imposés de manière récurrente et « routinière » par Dame Nature.

Notre ridicule « routine » est infiniment précieuse, car intimement appariée avec notre environnement naturel. L’intuition paysanne, issue de millénaires de routine, pourrait bien constituer un puissant atout dans la lutte contre les changements climatiques. Les scientifiques, politiques et autres « grosses têtes » en sont-ils, en seront-ils jamais conscients ?