Bzzzzzzzz!

Bzzzzzzzz!

Le début de la fable m’est venue à l’esprit cet après-midi. Je me promenais parmi les génisses dans la prairie écrasée de chaleur, quand l’arrivée d’un gros insecte bruyant a provoqué le départ en trombe des jeunettes, queues levées et mufles en avant. Un varron ! Comparé à une simple mouche ou à un taon, il s’agit là d’un véritable monstre de deux à trois centimètres ! Je n’en avais plus vu depuis vingt ans au moins. L’ivermectine employée pour déparasiter les bovins n’a pas éliminé l’espèce, à mon grand étonnement ! Quand j’étais gamin, les jeunes bêtes étaient souvent grêlées de petites bosses sur le dos, que nous pressions pour en extraire une grosse larve blanchâtre. En wallon, on les appelait des « warabas », et leurs cicatrices dépréciaient fort les cuirs des bovins, autrefois. Les varrons adultes aussi étaient fort gênants. Lors des après-midi très chaudes, ils volaient lourdement et bruyamment au milieu des troupeaux et incommodaient les animaux. Un soir lors de la traite, mon épouse appuyée contre une paisible pie-rouge et penchée en avant pour décrocher du pis la griffe de la pipe-line, subit un déshabillage ultra-violent quand un varron se posa sur le flanc de la vache. Dans un geste réflexe, celle-ci lança un coup de patte pour chasser l’intrus, mais son sabot rentra directement dans le T-Shirt béant. Il arracha et déchira en un seul mouvement de retour le soutien-gorge et le mince habit ! Jetée à terre et « topless » comme une stripteaseuse, mon épouse meurtrie bondit sur ses jambes comme un diable hors de sa boîte et se sauva en hurlant, les bras croisés sur sa poitrine barrée de la gorge au nombril par un spectaculaire hématome. Incroyable mais vrai !

Les mouches ne sont pas vraiment les amis des trayeurs et des agriculteurs en général. En été, lors de la traite, nous ouvrions en grand toutes les portes de l’étable pour créer un bon courant d’air, afin qu’elles nous laissent tranquilles. Nous accrochions des bouquets de tanaisie aux tuyaux de la pipe-line, traitions parfois les vaches avec un produit « pour-on » à verser sur le dos, pulvérisions des insecticides en dernier recours, quand nous n’en pouvions plus. Il fallait traire aux heures les moins chaudes, très tôt le matin et tard le soir, pour limiter le grand rush des diptères qui se précipitaient sur les pauvres bêtes dès leur rentrée dans l’étable. L’agriculture, quelle aventure ! Les mouches tombaient dans le tank à lait, harcelaient les veaux, envahissaient les habitations, et il fallait déployer une hygiène irréprochable pour éviter leur pullulation. Sans cesse lutter ! Elles provoquaient des mammites, énervaient les animaux, sans compter les bactéries et les virus qu’elles colportaient généreusement. Heureusement, nous avions des alliées pour mener notre combat : les hirondelles, les chauves-souris et aussi les guêpes. On dit que chaque guêpe tue dans sa vie mille mouches. Je ne comprends pas pourquoi certains appellent les pompiers pour détruire leurs nids, ce que je n’ai jamais fait. C’eût été complètement idiot !

Ceci dit, je trouve que les insectes sont aujourd’hui beaucoup moins présents qu’autrefois. Les spécialistes de la biodiversité affirment qu’ils sont sept fois moins nombreux qu’il y a trente ans. La présence de ce varron énervant dans notre prairie m’a vraiment surpris ! Selon notre vétérinaire, l’espèce a pratiquement disparu du paysage, et plus aucune bête ne souffre encore au printemps de ces « warabas » sur le dos. Par contre, dit-il, les petites mouches piqueuses qui rendent aveugles sont toujours bien présentes, et celles qui pondent dans les derrières souillés des veaux et des moutons. Il suffit d’une canicule, d’un temps orageux, humide et chaud, et coucou ! Revoilou les mouches !

Les insectes ne nous lâcheront jamais. Ils ont toujours fait partie de nos vies, surtout en été, dans nos quotidiens d’éleveurs et de cultivateurs. Ils nous poursuivent jusque dans nos cauchemars… Et pourtant, il paraît qu’ils pourraient bien nourrir demain l’humanité, fournir des protéines à bon compte et en grande quantité ! Riches en acides animés essentiels, sources de minéraux et d’oligo-éléments, salés, sucrés, grillés ou nature, ils sauront nous régaler et nous nourrir, affirment sans rire beau nombre de scientifiques. Devenir éleveur de mouches, de criquets, de vers de farine, cela vous dirait-il ? Comment nomme-t-on ce genre d’activité ? « Entomoculture », j’en suis fort aise. Elles nous ont assez bouffé les sangs avec leurs bzzzzz, ne vous déplaisent ! Et bien, mangeons-les maintenant !

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