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Carême de carnage

Après une tournée minérale des grands ducs, longue de quatre semaines, on nous propose un carême pur et dur : quarante jours sans viande, et même sans poisson ! Mince alors, on risque d’avoir la dalle…

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Ce carnaval, pris au pied de la lettre (de « carnelevare » : enlever la viande), ne laisse personne indifférent, avec des réactions très contrastées : pouces levés chez les végétariens et les écologistes, consternation dans le monde agricole, attitudes mitigées chez les spécialistes de la nutrition. Le sujet est abondamment répercuté dans les médias, toujours à l’affût des phénomènes sociaux croustillants. Pour nous, agriculteurs-éleveurs, cette initiative a tout d’un « carême de carnage ». Il nous rappelle douloureusement le désamour croissant des produits carnés, un changement de cap alimentaire indiscutable qui pose question et nous oblige à réfléchir sur notre avenir, sur nos choix de spéculation, sur notre engouement pour certaines races à viande particulièrement impactées.

Ce carême d’un nouveau genre tombe au plus mauvais moment. Il concerne la consommation de toutes les viandes : bovins, ovins, volailles, porcs, poissons. Mais le secteur bovin allaitant se sent particulièrement visé, géant wallon (et surtout ardennais) aux pieds d’argile, maintenu en vie sous perfusion (jusqu’à quand ?) par les aides couplées de la PAC, soyons lucides. Le commerce des animaux viandeux est « maussade », et le mot est faible. Les bêtes maigres partent pour un prix modeste, et les grasses trouvent difficilement acquéreurs, avec des tarifs en érosion continue. La rengaine des marchands nous siffle aux oreilles comme un acouphène insupportable : « La consommation chute ; la viande part beaucoup moins vite dans les étals des boucheries ». En clair, l’offre des producteurs dépasse la demande, tant à l’exportation que pour le commerce intérieur.

Mais pourquoi donc le consommateur se détourne-t-il de la viande bovine ? Un premier constat saute aux yeux : elle est deux à trois fois plus chère que les viandes blanches, volailles et porcs. Mettez-vous à la place d’une mère ou d’un père de famille, au revenu modeste. Au rayon boucherie du super-marché, ou même chez un détaillant, il (ou elle) observe l’étalage. Entrecôtes de bœuf, 22 €/kg, steaks restaurant, 17 €/kg ; carbonnades, 9 €/kg en réclame ; côtelettes au spiringue, 6,5 €/kg ; saucisses porc et bœuf, 7 €/kg, 2 + 1 gratuite ; colis pita, 7,5 €/kg ; pilons de poulets 1er choix : 4,5 €/kg. Le choix se portera plutôt vers les viandes les moins chères, dans la plupart des cas. Même les gens à gros revenus réagissent ainsi, et ne voient guère l’intérêt d’acheter régulièrement un produit devenu « de luxe ».

Pourquoi la viande rouge est-elle proposée à des tarifs aussi élevés ? Il faudrait poser la question aux différents maillons de la filière de commercialisation et de transformation. Pour relancer la consommation, un effort ne devrait-il pas être réalisé au niveau des prix au consommateur ? Les prix « départ ferme » sont très bas, et ne couvrent plus les frais de production : les intermédiaires suivants ne sont-ils pas un peu trop gourmands, dans leurs marges bénéficiaires ? Poser cette question-ci, c’est déjà trouver une partie de la réponse…

Notre carême de carnage chronique s’explique également par ce fameux désamour envers les viandes, et particulièrement la « rouge ». La consommation de produits carnés a explosé après la dernière guerre mondiale, à partir des années ’60 et ’70. Pour la population, privée de bonne nourriture pendant plusieurs décennies, la viande représentait avant tout un aliment roboratif, de l’énergie, des protéines, de la force, de la santé. Mais aujourd’hui, les gens consomment aussi du culturel, de l’écologie, du bien-pensant, du terroir, du durable.

Les émotions guident leurs choix, autant que la raison. Par exemple, derrière la barquette de viande, ils voient de plus en plus l’animal vivant, la manière dont il a été nourri, son bien-être, sa mort aussi. Lors des foires agricoles comme Libramont, la vue des bovins de concours BBB les choque profondément, rasés de près des oreilles au maillot, luisants de brillantine, attifés comme des prostitués bodybuildés et dopés aux amphétamines (sic). Les animaux « naturels » des autres races à viande, à la musculature beaucoup moins spectaculaire, gardent un meilleur capital sympathie. Les BBB extrêmes font peur au consommateur lambda, en quelque sorte, il ne faut plus se voiler la face, feindre de l’ignorer et se hausser du col.

Les gens sont bombardés en continu d’informations, de vidéos-chocs qui heurtent profondément leur sensibilité. Les prendre pour des idiots serait une grave erreur : ils réfléchissent au réchauffement climatique, à la pollution, à l’épuisement des ressources terrestres, à l’avenir de leurs enfants. La viande rouge clignote en rouge flamboyant, et les éblouit sans doute dans leurs jugements. Mais comment changer leurs perspectives ? Il est grand temps d’y réfléchir… Quand la confiance est rompue, l’amour s’en va, et le plus souvent à jamais.

Notre carême de carnage ne fait peut-être que commencer…

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